
Edmond Rostand n’a jamais dissimulé dans son œuvre une grande affection pour l’univers romantique d’Alfred de Musset. Son père, Eugène, publiera d’ailleurs Les Ébauches, en 1865, un recueil de poésies marqué par l’univers de Musset. En outre, le premier poème du recueil se nomme « Mes premiers vers sont d’un enfant » le dernier, « À Musset », témoignant bien de l’héritage et l’affection d’Eugène pour cet auteur. Mieux, Eugène écrit à la fin de son recueil, une sorte de pèlerinage au Père-Lachaise, comme le fera finalement Edmond avec Hugo des dizaines d’années plus tard :
Hélas ! Qui nous rendra ton esprit et ton âme,
Cette grâce, ce rêve exquis, ces jets de flamme
Illuminant soudain un caprice léger,
Ta langue vive, sobre et fortement trempé
Tes coups d’aile au milieu d’une folle échappée
Et ces cris pénétrants trouvés sans y songer… ?
On peut croire qu’Edmond sera le continuateur de l’esprit que son père croyait perdu… Aussi, la lecture de « l’enfant du siècle », impulsée par Eugène, ouvre la voie à Edmond, homme d’une grande sensibilité, presque éraflée, pour une poésie profondément orientée vers la mélancolie, mais également vers une innocence et un esprit enjoué et carnavalesque revendiqué, comme l’aura fait l’auteur des Contes d’Espagne et d’Italie.

Sylvain Ledda nous explique que « Rostand est le nouveau Musset, parce qu’il projette dans ses personnages la capacité à « réenchanter » la vie en l’inventant1 ». Edmond Rostand, ou le poète de l’alliance intelligente et sensible des concepts qui en créent de nouveaux. Dans son recueil de poèmes publié à titre posthume en 1922, Le Cantique de l’Aile, et plus précisément dans un poème dédié à la peinture et au peintre Gaston La Touche2, Rostand fait une autre référence à Musset :
Voici la cage éternelle
De cette aile,
Qui revient… d’où ? L’on ne sait ;
Et voici la marche rose
Où se pose
Le pied d’un vers de Musset !3
Dans Les Musardises, Edmond avoue que son pion Pif-Luisant lui faisait « lire en cachette Musset ». « Le Charivari à La Lune » pastiche, peu ou prou, « La Ballade à la Lune » de l’enfant du siècle. L’ultime affinité entre Rostand et Musset est ici soulignée par Sylvain Ledda :
Mais la proximité entre Rostand et Musset se loge aussi sous le vernis de la fantaisie, qui dévoile une mélancolie latente, une vague tristesse[…]. Rostand a donc fourni toutes les armes à la critique pour faire de lui un continuateur de Musset, dont il reprend le grand principe matriciel : la rencontre du lyrisme et du ludisme.
1Op.cit. RHLF, p.855
2L’appréciation de Rostand pour ce peintre est, entre autres, justifié par le fait que ce dernier puise ses sujets d’Antoine Watteau, souvent repris dans les poèmes d’Edmond. Rostand aurait visité le peintre aux alentours de 1900. Il trouve à son œuvre cet « anachronique / Pique-nique où l’on verrait Camargo / Se faire porter en chaise / Chez Thérèse / Pour souper avec Hugo » (op.cit. L’Œuvre Poétique, p.342). Un anachronisme où peuvent se rencontrer naturalisme, post-impressionnisme et quelques autres parfums de romantisme, justifié aussi par ces vers de Rostand : « On sent qu’ils ont, ces macaques, / Lu Jean Jacques / Autant que Casanova » (Id). Il s’agit bien ici d’une référence éminemment sensible et évidente à Rousseau. La Touche a en effet souvent peint des singes, notamment dans La Botanique, La Physique, Singe se mirant dans un plat en argent, ou bien encore dans La Chemise enlevée où un singe s’accrochait au deuxième plan à une branche d’arbre en mangeant un fruit.
3Op.cit. L’Œuvre Poétique, p.341
A votre plume…