Mais c’est quoi « la musardise » ?

Quelques définitions…

Il convient de définir l’étrange terme qui est le titre de ce recueil. La musardise renvoie directement au verbe « musarder » désignant le fait de « passer son temps à rêvasser, flâner en s’attardant à des riens1 ». Dès lors, musarder serait une paresse rêveuse.

Ainsi, Rostand placerait son recueil sous l’égide de la paresse et de la rêverie, ce qui donne au lecteur une idée de légèreté. L’auteur, dans « Au lecteur2 », va définir lui-même ce terme vieilli. « tu n’auras pas grande estime pour un volume de vers qui s’appelle « les Musardises », c’est-à-dire les bagatelles, les enfantillages, les riens.3 ».

Le « défi » que l’auteur va se lancer sera de faire admettre à son lecteur que la paresse n’est pas qu’une mauvaise chose, pourvu qu’elle se mette au service de la création poétique. En d’autres termes : « Le travail, c’est la santé ! Rien faire, c’est la conserver ! ». Ce faisant, elle est imagée dans certains poèmes.

Ainsi, dans le poème « le divan », peut on trouver des vers tels que…

Quand on est couché sur le divan bas

Devant la fenêtre,

C’est délicieux, car on ne sait pas

Où l’on peut bien être.

« Au Lecteur » : manifeste du poète musard

Les Musardises, en tant que premier recueil de poésies, permettent à Edmond Rostand d’illustrer la flânerie comme sensible et surtout intelligente, par divers moyens. Rostand a pu prévenir le lecteur. Il sait que le titre a pu interpeller celui qui s’apprête à lire le recueil, et c’est pour cela qu’il précise :

Mais pour peu que tu sois un lettré ayant connaissance des mots de ta langue et de leur sens exact, ce titre ne sera pas pour te déplaire. Même il t’apparaîtra comme seyant bien à un recueil de poétiques essais. Tu sauras que « musardise » — « musardie », comme on disait au vieux temps, — signifie rêvasserie douce, chère flânerie, paresseuse délectation à contempler un objet ou une idée : car l’esprit musarde autant que les yeux, si ce n’est plus. Tu sauras que, suivant certaines étymologies, « musarder » veut dire avoir le museau en l’air : ce qui est bien le fait du poète ; lequel, comme on sait, regarde tellement là-haut que souvent il trébuche et se jette dans des trous. Tu sauras qu’au temps jadis les « musards » étaient de certains bateleurs et jongleurs, provençaux d’origine, qui s’en allaient de par le monde en récitant des vers. Tu ne pourras être étonné que, sous un titre qui ne semble convenir qu’à de très légères poésies, je me sois permis quelquefois des tristesses ou des mélancolies, puisqu’en langue wallonne « muzer » a pour sens : être triste. Enfin, tu comprendras tout à fait le choix que j’ai fait de ce mot, te souvenant que le savant Huet […], le faisait venir du latin « musa », – qui, comme on le sait, signifie : la Muse.1

Rostand fait donc confiance à son lecteur. C’est en forçant le trait de ce dernier qu’il se permet d’imposer ce titre léger comme étant un titre parfait pour un recueil de poèmes. Il précise plusieurs définitions, trouvées à diverses époques, à divers endroits du globe. L’auteur va ainsi proposer sa propre figure poétique, qui est celle du musard, qui a « le museau en l’air », car « l’esprit musarde autant que les yeux ». A fortiori, Edmond, en énonçant les multiples définitions du terme, s’autorise à jouer sur la polysémie du mot, et va le faire tout au long de son ouvrage, afin de proposer à celui qui le lit, une sorte de parcours où l’on déambule, comme un musard, entre les mélancolies, les joies et les légèretés. Le dictionnaire du moyen français (DMF) renvoie, pour la musardie, à la notion de folie2, qui va donner à voir une exploration polysémique de la musardise : « le poète […] se met une folie en tête3 ». Il se prend à rêver, à imaginer des personnages qui rencontrent des circonstances étonnantes et singulières.

Ce « Au lecteur » est réellement le pivot indiscutable de toute l’œuvre des Musardises, celui qui permet une communication ouverte et profonde entre tous les poèmes présents dans le recueil, quelle que soit l’édition. Rostand joue sur les différents sens de la musardise pour légitimer le dialogue de ses poèmes avec cet appel au lecteur. Par exemple, les poèmes « Le Tambourineur », « Le mendiant fleuri » ou bien encore « Le Contrebandier » peuvent dialoguer par l’insertion, dans « Au Lecteur », de la phrase : « Tu sauras qu’au temps jadis les « musards » étaient de certains bateleurs et jongleurs, provençaux d’origine, qui s’en allaient de par le monde en récitant des vers »4.

Deux ans plus tard, cette notion du poète musard est réinvestie dans La Princesse Lointaine. En particulier dans les mots même d’Érasme, médecin de Salerne, qui accompagne et veille sur Rudel durant son voyage : « Eh ! mais, pourquoi ce musard des musards, / Ce poète, vint-il se mettre en ces hasards ?5 ». Jaufré, par sa condition de troubadour, est un autre archétype du parfait musard que Rostand va venir chanter en 1895. Il se permet de « muzer »6 et tutoie, la mort approchant, une pleine mélancolie.

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1Op. cit. Les Musardises« Au lecteur »

2Définition du DMF ATILF, disponible ici : http://www.atilf.fr/dmf/

3Id., p. 53

4Id., « Au lecteur »

5Op. cit. La Princesse Lointaine, (I,2)

6Nous reprenons ici le sens que Rostand énonce, à savoir celui d’être triste.

1Définition tirée du TLFi, disponible à ce lien : http://www.cnrtl.fr/definition/musarder

2ROSTAND, Edmond, Les Musardises, « Au Lecteur »

3Op. cit. Les Musardises, « Au lecteur »


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