Rostand et Hugo, juste un Soir à Hernani


En 1902, on fête le centenaire de la naissance du poète romancier Victor Hugo. Au théâtre, Edmond a déjà fait jouer Le Gant Rouge en 1889, Les Romanesques en 1894, La Princesse Lointaine en 1895, La Samaritaine et Cyrano de Bergerac en 1897, puis L’Aiglon en 1900, et prononcera très bientôt son discours de réception de l’Académie Française.

Portrait de Victor Hugo par Léon Bonnat, 1879

Mentionnons aussi en 1890 son premier recueil de poésies. Les hourras et les applaudissements provoqués par Cyrano en ce soir de décembre 1897 sont d’un bien autre ton que celui qui occupa la première représentation d’Hernani. Le 26 février de cette année 1902, Edmond Rostand écrit ce fameux long poème en hommage à l’auteur qui l’a tant marqué, « Un Soir à Hernani ».

Dans ce long poème, on trouve des vers dithyrambiques de Rostand pour qualifier l’auteur de Notre Dame de Paris. Parmi eux, quelques autres exemples : « Quoi ! C’est le grand Hugo, ce petit Victor ! », « Et je marche en disant : « Maître, Génie, Hugo… », ou bien encore : « Je sortais de Hugo comme l’on sort d’un rêve[…]».

En plus de ses lectures assidues de Victor Hugo, Rostand se confiera dans Le Cantique de l’Aile : « Devant Hugo toujours je m’agenouille ». La presse, après la première de Cyrano de Bergerac, tend à le faire s’assimiler à l’héritage hugolien.

Nous détaillons, pour Les grotesques de Théophile Gautier, la nécessité — qui tient du romantisme — de faire reconnaître les oubliés. Mais Rostand tient aussi et surtout son style souvent grotesque de ses lectures d’Hugo.

Dès Notre Dame de Paris, le gai et espiègle écolier Jehan Frollo, […] transforme le sérieux bourgeois en fête carnavalesque ; il vide sa bourse à la taverne “de l’air d’un Romain sauvant la patrie” ou prend “une mine d’Ajax”. Il meurt néanmoins tragiquement et courageusement dans l’attaque de la cathédrale, avec sur les lèvres dèjà la chanson de Gavroche et “son intrépide insouciance d’enfant”. Une même mort tragique et héroïque est réservée à Grantaire, fusillé aux côtés d’Enjolras pour la Révolution. Le pauvre Gillenormand devant Marius blessé s’effondre pathétiquement ; quant au cynisme affiché d’Ursus ( personnage de L’Homme qui rit) , il dissimule un grand cœur. […] Le rire pour Hugo n’est profond que s’il dissimule une larme.1

Le personnage de Cyrano s’inspire aussi de plusieurs personnages inventés par Hugo. Le journaliste Jacques Bainville disait que le cadet est « le frère de Quasimodo, de Triboulet et de L’Homme qui rit ». A Quasimodo, Gwynplaine et Triboulet2, il emprunte la difformité et la noblesse d’âme. Mais il emprunte aussi des qualités à Gringoire, poète dans Notre Dame de Paris, et Cesar et Ruy Blas, dans l’œuvre éponyme:

« Triboulet », illustration pour la pièce de théâtre « Le Roi s’amuse » de Victor Hugo. Gravure de J. A. Beaucé (1818-1875) et Georges Rouget (1781-1869).

— Écoutez, dom Claude, répondit le poëte tout consterné. Vous tenez à cette idée et vous avez tort. Je ne vois pas pourquoi je me ferais pendre à la place d’un autre.

— Qu’avez-vous donc tant qui vous attache à la vie ?

— Ah ! mille raisons !

— Lesquelles, s’il vous plaît ?

— Lesquelles ? L’air, le ciel, le matin, le soir, le clair de lune, mes bons amis les truands, nos gorges chaudes avec les vilotières, les belles architectures de Paris à étudier, trois gros livres à faire, dont un contre l’évêque et ses moulins, que sais-je, moi ? Anaxagoras disait qu’il était au monde pour admirer le soleil. Et puis, j’ai le bonheur de passer toutes mes journées du matin au soir avec un homme de génie qui est moi, et c’est fort agréable.3

Cyrano n’est certes pas un voleur, mais il partage avec Gringoire cette volonté d’indépendance et de profit de ses jours. La tirade, ci-après présentée, rappelle elle aussi l’indépendance cyranienne…

De vos bienfaits je n’aurai nulle envie,
Tant que je trouverai, vivant ma libre vie,
Aux fontaines de l’eau, dans les champs le grand air,
À la ville un voleur qui m’habille l’hiver,
Dans mon âme l’oubli des prospérités mortes,
Et devant vos palais, monsieur, de larges portes
Où je puis, à midi, sans souci du réveil,
Dormir, la tête à l’ombre et les pieds au soleil !
— Adieu donc. — De nous deux Dieu sait quel est le juste.
Avec les gens de cour, vos pareils, don Salluste,
Je vous laisse, et je reste avec mes chenapans.
Je vis avec les loups, non avec les serpents.4

De plus, la veine du grotesque tient d’une perspective romantique selon Myriam Roman.

Le burlesque prend son essor dans un cadre qui est celui de la rhétorique classique, alors que le grotesque suppose une perspective romantique de la littérature […]Le grotesque hugolien ne se contente pas de juxtaposer comique et tragique, il les pose dans leur indissoluble simultanéité.5

Dans Têtes couronnées, un ensemble d’essais traitant de l’œuvre de certains de ses contemporains, Robert de Montesquiou repère habilement un énième lien entre Hugo et Rostand : « J’en veux pour preuve la pièce XVI des Musardises, je n’en doute pas, volontairement calquée sur « les Choses du Soir » de l’Art d’être Grand-Père. En tant qu’invention, elle n’aurait aucune raison d’être, aucun intérêt ; en tant qu’exercice, elle est instructive.»

  1. « Poétique du grotesque et pratiques du burlesque dans les romans hugoliens », Myriam Roman, MCF à l’Université Paris IV-Sorbonne ↩︎
  2. Bouffon dans Le Roi s’amuse, 1832. ↩︎
  3. Notre-Dame de Paris, Livre X, 1831 . ↩︎
  4. Ruy Blas, Acte I, scène 2, 1838 ↩︎
  5. Op.cit. Myriam Roman ↩︎

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