Quand on parle d’Edmond Rostand, on est forcément amener à évoquer Miguel de Cervantès et l’âme forte de son bouquin le plus célèbre: Don Quichotte.

Portrait de Cervantès, par Juan de Jauregui, 1600
Alonso Quijano, cet hidalgo farfelu passionné de romans de chevalerie va se mettre en tête de parcourir l’Espagne pour la purger du mal qui l’habite et de défendre les opprimés qui y résident. Outre le fait d’honorer Miguel de Cervantès en lui offrant, par un buste, une place dans son jardin à la Villa Arnaga1, Rostand conserve au sein de son œuvre une veine picaresque, de laquelle il tire deux caractéristiques qu’il exploite, notamment dans Cyrano de Bergerac. D’abord, Savinien Cyrano, comme Quijano, s’émancipe de certains codes « d’honneur » de son temps, notamment la religion en bon libertin, et revendique ouvertement sa liberté. Déjà devant De Guiche, Cyrano annonçait se découvrir « au nom de cet hurluberlu2 ». Autrement dit, Cyrano est un lecteur assidu de Cervantès. Le texte nous éclaire sur ce point :
( pour voir la scène en question, passer à 5’00)
En d’autres termes, la liberté et l’indépendance revendiquées par notre héros correspond aussi, chez Rostand, à une volonté picaresque de défense de l’art et surtout d’un code d’honneur propre à ce même héros. Cyrano va défendre Lignières, au nom de l’amitié qu’ils partagent, à la porte de Nesle. De plus, il protège également Christian sur les champs de bataille au nom de la promesse qu’il a faite à Roxane. Toutefois, il refuse de troquer sa liberté contre un protecteur qui la lui enlèverait, de gré ou de force. Raison pour laquelle il refuse le mécénat de De Guiche, qui lui indique qu’il se bat métaphoriquement contre des moulins, comme Don Quichotte, et que ce fait risque d’entacher son honneur. Qu’attendre de Cyrano si ce n’est de reprendre à son avantage la référence amorcée par De Guiche ? Il va poétisant, comme l’auteur libertin du XVIIe siècle, plutôt que dans la boue, dans les étoiles. Un autre exemple de musard défendant la rigueur de l’âme, Bertrand, dans La Princesse Lointaine, n’hésite pas à penser à se tuer lorsque Mélissinde lui avoue son amour pour lui, songeant à son ami Jaufré. L’introduction d’un code d’honneur spécifique réservé aux bretteurs cyraniens tiendrait aussi d’un acte d’héritage littéraire. En cela, Cyrano correspond une fois encore à Quijano. Heinz Klûppelholz, chercheur, écrivait :
Au début du XVIIe siècle, le Don Quichotte de Cervantès marque […] une rupture, son protagoniste se voyant confronté à un monde qui ne peut plus être expliqué à l’aide des concepts moraux légués par la tradition littéraire.5
Cyrano lui-même se voit confronté à un monde où l’hypocrisie règne. C’est là la deuxième caractéristique du roman picaresque que Rostand exploite. L’intention satirique, où le héros n’assiste plus seulement à l’hypocrisie des puissants mais la combat. Toutefois, ses codes d’honneur, s’ils sont dignes, ne sont – comme les rêves du héros de Rostand – pas pragmatiques. Ses pamphlets lui valent d’être poursuivi puis assassiné. Le personnage rostandien, et son lyrisme, est tributaire d’une tradition chevaleresque certes « disparue » mais réinventée, induite directement par la notion de panache. On y reviendra.

Statue de Cervantès à Valladolid, par Nicolas Perez
Dans Les Musardises, et particulièrement« La Dédicace6 », le poète évoque « les pauvres Don Quichotte grotesques » dont il se veut le défenseur. Cette référence à Don Quichotte est puissamment musarde. Il demeure « un chevalier errant de l’art » ainsi que le formule Rostand, et fonde un exemple concret du grotesque dans son intégralité. Alonso Quijano est un parfait exemple de musard. Si parfait pour Rostand d’ailleurs qu’il prend place dans le dernier poème du recueil : « Le Contrebandier7 ». Au fur et à mesure du poème, Rostand introduit des références au folklore espagnol, en taisant bien l’identité du contrebandier dont il tisse le fond de ce poème. Il évoque « une très vieille dague espagnole8 » puis « des bonds de poulain andalou » et « un ancien casque en forme d’astrolabe ». Ce casque peut faire penser à celui des conquistadors espagnols, le morion9, qui se distinguait par une haute crête à l’extrémité du casque. Rostand évoque un lieu, l’Armeria de Madrid, ce qui permet au lecteur d’encore plus recentrer le cadre spatio-temporel du poème et de comprendre petit à petit que Rostand l’amène vers l’univers de Cervantès. L’auteur va même jusqu’à traiter d’un épisode du roman de Cervantès : celui des troupeaux de brebis où, dans le roman original, Don Quichotte va confondre ces bêtes avec deux armées qui veulent se confronter10. Il attaquera mais les bergers le feront tomber de son cheval. Rostand, lui, va nous parler de « voir, sur le sol rose de crépuscule, / Tomber un chevalier qui se désarticule / Avec un bruit de bric-à-brac !11 ». Ainsi, il tresse les aventures de son contrebandier, semblables en tout point à celles de Don Quichotte. Mieux, Rostand trouve même le moyen d’insérer un vers intéressant pour notre étude : « Je ne suis pas content d’une Europe qui blâme / Les héroïsmes superflus.12 », énième défense de son acte poétique. C’est par le jeu que Rostand entend mener son lecteur vers le dévoilement de l’identité du contrebandier. Ce dernier va ponctuer ses vers de références à Cervantès, en citant même plus tard la femme de Don Quichotte, Dulcinée ou encore Sancho, l’écuyer de Quijano, que l’on dit « gros homme » qui « soupe avec les rois chez les femmes superbes13 ». Au fur et à mesure, le lecteur comprend que « Le Contrebandier » de Rostand est une suite imaginaire des aventures de Don Quichotte où il serait effectivement devenu un contrebandier. En effet, la fin des aventures de Don Quichotte fait voir Sancho Panza non pas comme un lourd paysan, selon la description qui est faite de lui au début du roman, mais comme un fier gouverneur d’une île. Aussi Edmond a-t-il tenu à placer les derniers vers de ses Musardises sous l’égide de l’amusement, ultime pied-de-nez et démonstration de la persuasion poétique musarde.

Adaptation cinématographique de l’oeuvre Don Quichotte par Camille de Morlhon, 1913
Beaucoup plus tard, en 1915, dans Le Vol de la Marseillaise, il invoque une nouvelle fois l’âme du « Vieil hidalgo14 ». Cette fois, ce dernier est entrain de mourir, assisté de ses plus fidèles compagnons. Rostand, sans le savoir, préfigurait trois ans avant, son chant du cygne… Et Don Quichotte, pourtant alité, prétend : « Non ! La Romance dit : Mes repos sont mes combats[…]15 ». « Moi, dormir ? Quand sur le chemin / Il est des enfants que leur mère / Ne peut plus prendre par la main ?16 ». En réalité, ici Rostand parle par l’intermédiaire de Don Quichotte. Ce personnage qu’on alite de force dans ce poème, c’est Edmond, forcé de ne pas aller combattre. Une fois encore, indubitablement, il se rêve, car il souffre de ce qu’il juge être son impotence. « Non ! Ruy Diaz n’a pas à Chimène / Préféré la grosse Bertha17 ». C’est un parfum burlesque qui s’impose ici18. Le grand nom noble de Chimène est comparé à la grosse Bertha, arme de guerre. L’intertexte est conscient des génies qui ont précédé Rostand. Le Cid, qui d’ailleurs est cité ouvertement dans le poème, prend place dans les derniers vers exposés. Le vieil hidalgo se meurt finalement, anachroniquement, à constater les errances de l’Espagne dans la guerre. Il s’agirait presque quasiment d’un plaidoyer en faveur de l’amour, et évidemment contre la guerre. Cet attachement à l’Espagne, il le doit aussi à sa filiation. Sa grand-mère maternelle, François Félicie de Ferrari, est espagnole, de Cadix, plus précisément. De plus, sa famille paternelle est originaire d’Orgon. Son premier ancêtre, Ludovicus Rostagni, a vécu au XVIe siècle. La lignée se perpétue jusqu’à François Rostand, fils de Jean19.
1À ce propos, nous l’avions signalé, le belvédère des poètes, à la Villa Arnaga, contient les trois bustes de Cervantès, Hugo et Shakespeare, trois poètes qui ont marqué Edmond. Dans son Edmond Rostand les couleurs du panache, Thomas Sertillanges écrit : « L’un lui offrait le cadre dramatique de sa pensée, l’autre, les règles de sa poétique ; le troisième, les directives de son inspiration » (op.cit. p.360)
2Op.cit. Cyrano de Bergerac, (II, 7)
3L’épisode cité par Rostand fait en réalité partie du chapitre 8. L’exigence de la rime appelle parfois quelques sacrifices !
4Id. (II,7)
5KLÛPPELHOLZ, Heinz, in Bulletin de l’Académie royale de langue et de littérature françaises, 1997, Bruxelles
6Op. cit., Les Musardises, I,1 « Dédicace », p.7
7Op. cit., III,20, « Le Contrebandier », p.274
8Id., p. 276
9Tiré de l’espagnol : Morrion
10Cet épisode est narré dans la première partie du roman de Miguel de Cervantès.
11Id., p. 277
12Id., p. 283
13Id., p.287
14In L’Oeuvre Poétique, Le Vol de la Marseillaise, XXXI, « Le Vieil hidalgo », 2018, p.572
15Id. p.573, voir « Romantisme et musard combatif », où l’on évoque la notion de combat chez Rostand
16Id. p.574
17Id. p.575
18Voir la partie « La dynamique des ratés» où l’on évoque l’utilisation du burlesque chez Rostand.
19À noter qu’une autre lignée se perpétue à partir d’Alexis Rostand arrière grand-père d’Edmond.
A votre plume…