En écrivant en 1897 la pièce Cyrano de Bergerac qui met à l’honneur l’un des auteurs libertins du XVIIe siècle puis La Dernière Nuit de Dom Juan, Edmond montre bien l’appétit énorme, l’amour déraisonné, qu’il possédait pour le Grand Siècle. Grand Siècle souvent dichotomique. D’abord reconnu pour son effervescence religieuse, l’assise du pouvoir royal et la manne du classicisme français en art, le siècle de la raison d’État possède aussi, au plus fort de ses débuts, un goût non tu pour une esthétique dite baroque. Bien que très populaire, le baroque n’a pas eu de théoricien ou de grand pape censé le définir, ou dans tous les cas en dessiner les traits. Pire, au XVIIe siècle, il n’était pas utilisé comme un compliment pour en définir les tentatives artistiques qui s’en approchaient. Il faut attendre le XXe siècle avec des noms comme Jean Rousset, enseignant chercheur à l’Université de Genève, Jean Starobinski, Jean-Pierre Chaudeau ou bien encore Patrick Dandrey pour catalyser l’essentiel de l’esthétique baroque. Parmi elle, l’instabilité du monde, Le thème de l’illusion et la vanité de l’existence, les contrastes entre vie et mort, et ombre et lumière, et le trompe-l’œil.

Vanité, Huile sur toile de Bartholomaeus Bruyn le Vieux, 1523
L’objectif de notre article est de voir les tissus qui unissent subrepticement l’auteur de La Samaritaine, et le baroque, aussi représenté par quelques uns de ses auteurs.
Certains des poètes baroques revendiquent un appétit féroce pour la marginalité. Ce fut le cas notamment de Savinien Cyrano ou bien encore de Tristan l’Hermite. Si le premier n’a jamais trop eu la langue dans sa poche, en particulier en s’attirant les foudres de tous les affreux qu’il jugeait corrompus et dont il taillait le costume dans ses pamphlets, le deuxième a toujours été considéré comme un poète en marge du monde. Lors des évènements de la Fronde, Jean Serroy – écrivain et universitaire – précise que « la dureté des temps et les incertitudes qui s’y attachent le voient garder une réserve qui, à l’inverse des positions nettement revendiquées par certains de ses amis, Scarron, Cyrano, d’Assoucy, ne le compromet pas mais contribue à son quasi-effacement de la scène littéraire.». Tristan, bien qu’il ait toujours tenté de se rapprocher de différents mécènes influents, a toujours plus ou moins souffert des occupations de ces derniers. Quelques précisions méritent d’être données. L’auteur polygraphe avait trouvé en un de ses premiers protecteurs, Gaston d’Orléans, une figure de l’individualité et de la liberté, notamment manifestée par son engagement en défaveur du pouvoir politique de Louis XIII. Toutefois, ce dernier va l’abandonner aux alentours de 1645. Premier couac. Il entre au service de la duchesse de Chaulnes puis vers le duc de Guise. S’il n’est pas Gaston, le duc de Guise est connu pour ses folles aventures quasi chevaleresques. Ses différentes expéditions réduisent Tristan à la solitude. Une solitude qui donnera inéluctablement une teinte quasi mélancolique à son œuvre.
Il ne faut pas oublier que Rostand s’empare très vite du destin de ces oubliés du Grand Siècle, grâce à la lecture des Grotesques. Il peint la société de Cyrano et Saint-Amant avec beaucoup de lyrisme. Une société à la fois véridique, mais aussi fantasmée – d’autant que Rostand s’amuse à romancer une grande partie de la vie de Savinien. Je renvoie mon lecteur à l’article de mon ami Thomas Sertillanges à ce propos. Cette fantasmagorie n’est pas vaine. Elle est partie prenante dans l’exhortation empanachée de notre Edmond. Le vers de Rostand s’accomplit dans la puissance de la rime, du verbe, et dans le destin tragique de son héros, vallonné par l’échec. L’auteur des Romanesques s’impose dans une fin de siècle jalonnée par une littérature dite « triste » par l’un de ses biographes Emile Ripert. Et là où le drame naturaliste perce, la comédie héroïque de Rostand rappelle les grandes heures du siècle de la foi, où l’on se bat fermement pour ses idées. Edmond s’accomplit lui aussi dans une singularité marginale. Certains le ramènent à une simple copie romantique, d’autres à son exaltation, à son souvenir ému et heureux. Rostand défend ses idées, tel Savinien, et veut la lutte dès son premier recueil de poésies.
A cette heure où je me lance
En pleine mêlée, où je vais
Cogner, rompre plus d’une lance,
Recevoir plus d’un coup mauvais,
Où l’ardent désir me dévore
D’attaquer de front mes rivaux.

L’Adoration, Pierre Paul Rubens, 1624
La Tirade des Nez, prise et reprise depuis près de 120 années, manifeste la provocation et l’envolée du vers là où celle des Non-merci va catalyser une forme d’indépendance poétique. Une indépendance poétique qu’Edmond revendiquait déjà dans Les Musardises, en 1890, avec « Le Chien et le Loup ». Une référence explicite à la fable de La Fontaine – auteur incontesté et fameux du Grand Siècle – que Rostand transfère à un contexte d’indépendance de l’art et de manifestation du panache. À noter que Cyrano comme Tristan souffraient d’une difformité. Un moyen de se rattacher subrepticement à cette esthétique hugolienne, de la beauté derrière le laid ( Triboulet, Quasimodo, Gwynplaine, Don Cesar…) que viendront un tout petit peu plus tard théoriser plus concrètement Baudelaire, et avant lui le poète impeccable.
Seulement, dans cette filiation baroque, Rostand manifeste une singularité. Certes, Rostand rejoint ses prédécesseurs sur les questions de l’excès, de la tension dramatique, de l’individualité de l’artiste, de la puissance des images, et du goût pour le rêve, seulement Edmond va inscrire son œuvre dans une forme de mise en avant d’un échec salvateur. Tous les héros de Rostand, et en particulier lui-même, s’apprécient dans leur parcours de vie (Comment s’intéresser à Tristan sans lire Le Page Disgracié1 ? … Du même temps, comment s’imprégner de Savinien Cyrano sans voir les commentaires de Le Bret ou ses récits sur la Lune et le Soleil ?…), et même dans la façon dont ils appréhendent la mort. Cyrano échoue à la fin de la pièce, mais son triomphe est assuré par sa maîtrise du vers, de l’épée et de ses convictions. Le duc de Reichstadt s’éteint, en criant : « Napoléon ! », écrasé par le poids et la dynastie juvénile aux aigles déployés de son ancêtre. Et Rostand ? Eh bien Rostand meurt, fatalement, en 1918, de la grippe espagnole, mais laisse derrière lui l’image d’un poète-dramaturge de talent. Pire, durant les répétitions de L’Aiglon huit ans auparavant, il craint la mort en tombant malade. L’échec est donc un thème privilégié des pièces d’Edmond. Cyrano ne croit que difficilement en lui, finit par mourir, mais dans l’échec, continue de briller. Le coq Chantecler comprend qu’il n’est pas la cause du lever du soleil, Jaufré Rudel meurt dans le dénuement en ayant aimé toute sa vie l’équivalent d’un songe, avant qu’il ne rende son dernier souffle dans les bras de la princesse lointaine. L’Aiglon meurt également sans avoir à son tour régné. Dans Cyrano, Rostand fait encore indirectement hommage à l’Espagne qu’il aime tant. Pourquoi ? Il y a du Cervantès et du Lope de Vega dans sa façon d’écrire. Rostand est un écrivain de l’héritage, et du cape et d’épée. Jeanyves Guérin précise dans son Cyrano de Bergerac d’Edmond Rostand :
Cyrano évoque la farce italienne et le drame espagnol. Rostand emprunte à plusieurs traditions théâtrales. Cyrano s’identifie à Scaramouche [personnage typique de la commedia dell’arte[…]. Cyrano de Bergerac, de toute évidence, n’émarge pas à ce genre[…] Christian et Roxane sont conformes au modèle du couple de la commedia. De Guiche pourrait faire fonction de capitan[…] Rostand emprunte aussi à la comedia espagnole, comedia de capa y espada [cape et d’épée] que Corneille, Rotrou et Scarron introduisirent au dix-septième siècle et qui fut un des modèles esthétiques du drame hugolien. Ce genre dont l’inventeur est Lope de Vega rejette le cloisonnement […] entre tragédie et comédie ainsi que la règle des unités2

Faune émoustillé par des amours, Le Bernin, 1616
Fernand Nozière, critique dramatique ciblant un acteur dans une reprise de Cyrano, dira aussi :« Il a fait un Cyrano tout neuf, un Cyrano de grande race, qui nasarde avec hauteur[…].Il y a du Don Quichotte et de l’Alceste dans ce grand seigneur aux manières lentes, mais larges, à la voix âpre et cinglante ».
Seulement, Rostand va réinvestir cette notion d’échec. L’œuvre Chantecler, comme toutes celles de Rostand, est le récit d’un échec glorieux, couplé à une quête d’un Idéal. Un échec amoureux, de prime abord, et l’échec de pouvoir incarner ce que doit être le coq, plus préoccupé à faire s’élever le soleil qu’à régner sur sa cour, qui va finalement le trahir. Cette cour – La Fontaine aurait applaudi deux cent ans plus tard – est composée, entre autres, de chats huants, de pintades mondaines, et de crapauds obséquieux. Durant la réception de la pintade, Chantecler est abondamment moqué avant que d’être provoqué en duel par le Pile-Blanc, coq réputé pour sa résistance au combat. Toujours sur l’échec, les personnage de La Princesse Lointaine sont intéressants. Jaufré Rudel, d’abord. La première représentation qu’on a de lui dansla pièceest celui d’un amoureux mourant : « Je meurs en aimant la princesse lointaine !3 » confie-t-il à ses amis. L’échec de Rudel réside dans sa volonté freinée par le destin. Bertrand, ensuite, est l’archétype du brave ami, mais avant tout de l’Homme tenté qui transgresse l’interdiction. Référence religieuse, donc ! « Mélissinde, je t’aime ! Quelle fée a prévu dans ton nom de baptême, / Dis tes cheveux de miel, et tes lèvres de miel ?4»
En poétisant la vie de Jaufré Rudel, Rostand s’intéresse également à l’un des concepts que le troubadour avait jadis développé : « L’Amour de loin » ( l’amor de lonh). Jaufré chante alors l’amour non-réciproque, qui ne se conçoit littéralement que de loin, et qui ne se concrétise jamais. « Car c’est chose suprême / D’aimer sans qu’on vous aime, / D’aimer toujours, quand même5 ». Le personnage de Mélissinde est d’ailleurs dans une proche perspective : « Moi, ma vie est d’aimer en ne connaissant point, / Et d’avoir des regrets, sans une souvenance…6». Rudel ressent une forme d’ambivalence dans le sentiment, qui oscille entre joie et souffrance : c’est le joi. « D’quest amor suy cossiros / Vella e pueys somphnan dormen, / Quar lai ay joy meravelhos.7 ». Mélissinde a une belle réplique concernant cette forme d’amour, à l’acte IV : « Joffroy Rudel, que nos amours ont été belles ! Nos âmes n’auront fait que s’emmêler des ailes !8».Et c’est ce prisme que magnifient les vers du poète Edmond. La dimension héroï-comique de l’œuvre Cyrano de Bergerac prend de la puissance sous la plume de Rostand.
Jamais l’échec, manifesté par la plume de Rostand, n’est une simple capitulation. Elle manifeste la grandeur d’âme du héros vu par l’auteur de La Princesse Lointaine. En d’autres célèbres termes : « On ne se bat pas dans l’espoir du succès, c’est bien plus beau lorsque c’est inutile ! ».
Il y a une histoire au héros rostandien. Il y a ce soleil qui se lève, bercé par ses rayons, l’empanaché affronte vaillamment les épreuves de la vie : l’hypocrisie, la bêtise, voire même l’amour. Rostand bavarde aujourd’hui patiemment en compagnie de Tristan, Savinien et Saint-Amant. Ces chevaliers errants de l’art, pour paraphraser l’auteur des Musardises. Comme Corbière, son amour « n’aime pas qu’on l’aime9 ». Ou plutôt, il désespère secrètement qu’on ne l’aime pas. Alors il l’invente, dans le noir. L’ombre est si propice aux songes.
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1récit en prose mêlant fiction et autobiographie, écrit avec beaucoup de vivacité. C’est une source précieuse sur sa vie.
2GUERIN, Jeanyves, Cyrano de Bergerac d’Edmond Rostand, PSN, 2018
3Op. cit. La Princesse Lointaine, (I,4)
4Id. (III,7)
5Id. (I,4)
6Id. (II,2)
7Traduisible par « Cet amour me tourmente / quand je veille et quand, endormi, je songe : / c’est alors que mon joi est extrême. »
8Id. (IV,2)
9Écrit par Tristan Corbière, dans ses Amours Jaunes, 1873.
A votre plume…