
Illustration de la page 278 de The Boy’s King Arthur: Launcelot and Guenevere, N.C Wyeth, 1922
Ainsi s’exprimait Edmond Rostand dans son essai « Deux Romanciers de Provence, Honoré d’Urfé et Émile Zola ». L’auteur ressent, comme les romantiques en leurs temps, un certain mépris pour la société dans laquelle il évolue. Ce dernier précise, toujours dans l’essai cité plus haut, que « l’amour a subi l’atteinte de la dépravation générale », que « le culte du chevaleresque est disparu » et « son rite, ridiculisé ». Edmond tient à la période médiévale, de la même façon que les romantiques, et à ce culte, tendant à en donner sa propre définition. Déjà dans La Princesse Lointaine qui place son intrigue durant ce que Rostand surnomme « le vieux temps1 ». Lorsque Bertrand combat pour arriver devant la princesse, celle-ci le compare à Roland.
SORISMONDE
Oh ! quel superbe élan. !
(Le cor résonne plus près)
Écoutez-le sonner du cor !
MÉLISSINDE,
debout.
Comme Roland.2
Mais qui est ce brave Roland ? Il s’agit d’un aristocrate guerrier, mort en 778 lors d’un combat dans les Pyrénées. Une œuvre, La Chanson de Roland, lui est dédiée. Elle fait de lui le neveu de Charlemagne. Il est associé notamment à son épée, Durandal, et à son cor, un olifant, avec lequel il ne parviendra pas à alerter Charlemagne avant sa mort.
Dans « la Ballade de bien s’aimer3 », Rostand reprend, comme son nom l’indique, la forme médiévale de la ballade, forme en trois couplets et un envoi, ou bien encore celle du triolet, notamment dans le poème de la troisième partie, qui s’intitule « La Fontaine de Caraouet »4. Ici Rostand expose une certaine maîtrise du mètre poétique. Puisqu’il s’agit de faire référence au Moyen-Âge, nous pouvons sans hésiter mettre en parallèle les ballades de Rostand (« Ballade des vers qu’on ne finit jamais »5 , « Ballade de bien s’aimer », « La Ballade du petit manchon »6…) avec celle de l’auteur François Villon, dont la postérité a retenu ses célèbres « Ballade des dames du temps jadis » et « Ballade des pendus ». Ce parallèle est légitimé par la référence linguistique à la « musardie » dans « Au Lecteur ».

Illustration de François Villon, dans son Grand Testament de Maistre François Villon, 1489
Villon, dont la légèreté des textes est assumée, ainsi que son art de l’antiphrase, font de lui l’un des écrivains dont Rostand s’inspire pour écrire. Villon est un poète roublard qui n’hésite pas à aller aux combats s’il l’estime juste ou en lien avec son propre profit. Villon préfigure beaucoup d’idéaux du XIXe siècle chers à Rostand. En 1456, Villon rédige Le Petit Testament. Il se sait déjà menacé par la corde et l’œuvre qu’il nous présente est reconnaissable par l’angoisse d’une mort imminente, ainsi qu’une réflexion sur le temps qui sont tous deux des thèmes adorés par les romantiques. Gautier, dans ses Grotesques,lui offre une place de choix. « Le pauvre escolier Villon n’est guère connu que par ces deux vers assez ridicules de Boileau Despréaux : « Villon sut le premier, dans ces siècles grossiers, / Débrouiller l’art confus de nos vieux romanciers » ». Gautier accuse Boileau de ne pas en avoir lu une ligne tant il est éloigné de la considération qu’on devrait, selon lui, lui donner. Chose étonnante, Rostand fustige lui-même, rappelons-nous, Nicolas Boileau, dans « Le Vieux Pion » :
Souvent, le professeur, corrigeant ma copie,
Dans un discours français trouvait, en suffoquant,
Quelque insulte à Boileau qui lui semblait impie,
Quelque néologisme horriblement choquant[…]
Jaufré Rudel est un troubadour aquitain dont Rostand va poétiser la vie. La personnification des animaux de basse-cour dans Chantecler peut sans hésiter nous faire penser à la dynamique anthropomorphique du Roman de Renart. Chantecler apparaît ici comme une fable, d’autant que Rostand reprend littéralement le nom du coq qui figure dans l’œuvre médiévale. Dans le roman, Chantecler est une proie pour Renart, persuadé d’être à l’abri dans sa basse-cour. Renart flatte Chantecler pour qu’il chante afin de le tromper et tenter de le manger pour la seconde fois. Toutefois, c’est aussi une proie à l’intellect développé. Alors avalé par Renart, Chantecler conseille à ce dernier de narguer les paysans qui le traquent. Renart ouvre la bouche et Chantecler en profite habilement pour fuir. Dans les deux cas, Chantecler est le coq, représentation archétypale de la fierté, et même de la vanité dans le roman. Dans la pièce, le coq se croit littéralement le maître du jour avant que de s’apercevoir, à la fin, que ce n’était pas tant le cas que cela. Les deux personnages sont, in fine, trompés par leur orgueil, comme il sied finalement à un héros rostandien.
Dans Le Vol de la Marseillaise, quelques références au Moyen-Âge peuvent être étudiées. Parmi celles-ci, une référence à Lancelot, dans le poème « Mort à cheval, au galop». Il reprend en épitexte la citation du brigadier de dragons Gaston Bonnet et poétise le chevalier de la Table Ronde :
« Mort à cheval, au galop »
La gloire de Lancelot
N’est plus qu’un bruit de grelot !
Ces cinq mots, quand on les lit,
Font soudain que l’on pâlit.
Honte à qui meurt dans son lit !7
Le pauvre Edmond, s’il savait seulement… Toujours est-il que ce poème fonde sa légende sur celle de Lancelot, puisqu’il s’agit des premiers vers du poème, afin de passer une hyperbole, une exhortation. Autrement dit, ceux qui meurent à cheval, au galop, prestes face à l’ennemi, ont une gloire bien plus manifeste que celle qu’eut le chevalier à la charrette. Dans le poème suivant, il poétise Charles Müller, journaliste mort pour la France à Amiens en 1914. Ces vers figurent d’ailleurs dans le livre dédié à Müller, Charles Müller et ses amis. En épitexte, Rostand précise qu’il meurt « à la manière de Bayard ». Double référence ici. D’abord, une plus heureuse, plus humoristique. Müller était connu pour ses pastiches À la manière de… qu’il publia en trois fois. Et l’autre bien sûr, est moyenâgeuse. Le Chevalier Pierre Terrail, seigneur de Bayard, était un haut dignitaire de la noblesse qui s’illustra durant les Guerres d’Italie, entre le XVe et le XVIe siècles. Il meurt en agonisant, la colonne vertébrale brisée, après avoir reçu un coup de fusil. Lorsque l’on rapatrie le corps du chevalier, il reçoit des obsèques nobles et dignes de ses aventures. Un mausolée est présent aujourd’hui dans la collégiale Saint-André de Grenoble. Rostand écrit :
Certes, il est sûr
De réussir Corneille…. Il préfère Bayard,
Adoptant sans effort la manière sans art
Du héros pur8
La double référence au Cid de Corneille, qui luttait contre les maures, autant qu’à celle du chevalier Bayard, fait effectivement de Gaston Bonnet le héros que Rostand pensait qu’il fut.
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1Cf. Les Musardises, « Au lecteur ». Il s’agit bien du Moyen-Âge.
2Op. cit. La Princesse Lointaine, (II,4)
3 Op. cit., L’œuvre Poétique, « Les Musardises », p. 276
4Nous pourrions citer également la Ballade du duel dans Cyrano de Bergerac (I,4)
5 Op. cit. Les Musardises, 1911, p. 119
6 Id., p. 272
7Op.cit. L’Œuvre Poétique, p.521
8Id., p.527
A votre plume…