Savinien Cyrano

Il paraĂ®t toujours Ă©trange aux plus nĂ©ophytes d’entre nous de constater qu’en plus de la pièce de Rostand en 1897, Cyrano brilla au XVIIe siècle. Mieux, Edmond n’aura (presque) rien inventĂ©. En effet, Savinien, de la famille Cyrano, naĂ®t en 1619.

Rares sont ceux qui se souvinrent de lui avant qu’Edmond remettent cet auteur sur le devant de la scène. Toutes les informations biographiques que l’on possède Ă  son sujet nous sont parvenues de son ami Henri Le Bret, qui, lui aussi, figure dans la pièce de Rostand.

Savinien naĂ®t donc d’EspĂ©rance Bellanger, fille d’un noble trĂ©sorier, et d’Abel Cyrano. Ce dernier est avocat au Parlement de Paris. Cinq autres enfants naĂ®tront de cette union. Très vite, Abel Cyrano et sa famille partent s’installer Ă  Mauvières dans la vallĂ©e de la Chevreuse sur des terres qu’il possède. LĂ -bas, il entre aux Ă©coles et rencontre rapidement son ami Le Bret. Ce dernier Ă©crit :

L’Ă©ducation que nous avions eue ensemble chez un bon prĂŞtre de la campagne qui tenait de petits pensionnaires nous avait faits amis dès notre plus tendre jeunesse […] il le croyait incapable de lui enseigner quelque chose ; de sorte qu’il faisait si peu d’Ă©tat de ses leçons et de ses corrections, que son père, qui Ă©tait un bon vieux gentilhomme assez indiffĂ©rent pour l’Ă©ducation de ses enfants et trop crĂ©dule aux plaintes de celui-ci, l’en retira un peu trop brusquement, et, sans s’informer si son fils serait mieux autre part, il l’envoya en cette ville [Paris], oĂą il le laissa jusqu’Ă  dix-neuf ans sur sa bonne foi.

C’est ainsi que Savinien se retrouve rapidement Ă  Paris. Certains biographes supposent qu’il est hĂ©bergĂ© par un oncle, Samuel Cyrano, trĂ©sorier des dĂ©votions au roi. Dès l’âge de 19 ans, il commence Ă  frĂ©quenter de plus hasardeuses routes. Il est coutumier des bouges, boit rĂ©gulièrement et se bat, lorsqu’il l’estime juste. C’est en tout cas ce sur quoi s’accordent certains biographes comme FrĂ©dĂ©ric Lachèvre:

En face d’un père aigri et mĂ©content, Cyrano oublia promptement le chemin de la maison paternelle. BientĂ´t on le compta au nombre des goinfres et des bons buveurs des meilleurs cabarets, il se livra avec eux Ă  des plaisanteries d’un goĂ»t douteux, suites ordinaires de libations prolongĂ©es outre mesure. […] Il contracta aussi la dĂ©plorable habitude du jeu. Ce genre d’existence ne pouvait indĂ©finiment continuer, d’autant qu’Abel de Cyrano devenait tout Ă  fait sourd aux demandes de fonds rĂ©itĂ©rĂ©es de son fils

Savinien semble donc vivre une vie dissolue. Il n’en tait pas tout du moins sa passion pour les lettres. Avant cela, il dĂ©cide de s’engager. Il s’embarque en 1639 dans le rĂ©giment des Gardes Françaises. Sans doute, selon Le Bret, fĂ»t-il cadet. Il aurait participĂ© en 1640 au siège d’Arras, un des nombreux tourments de la guerre de Trente Ans. Toutefois, aucun document n’atteste du nom de Cyrano comme combattant lors de cet Ă©pisode traumatisant.

De retour Ă  Paris, la vie rime avec studiositĂ©. On le sait prendre des cours de danse, et par ailleurs, il rencontre les Ă©crivains Chapelle, D’Assoucy, ou encore Royer de Prade. Il suit assidument les cours du thĂ©ologien rĂ©formĂ© Gassendi, et s’intĂ©resse de près Ă  la remise en question des idĂ©es les plus en vogue.

Le Bret fera publier l’un des plus cĂ©lèbres ouvrages de Cyrano, Ă  savoir Les Etats et Empires de la Lune , d’abord, en 1657 et ceux du Soleil, en 1662, publiĂ©s par Charles de Sercy. Ces textes sont un rĂ©cit passionnant mĂŞlant les dĂ©buts timides qui laisseront place Ă  la science-fiction, rĂ©cit d’un voyage vers la Lune, puis vers le Soleil, oĂą tout est l’occasion de critiques diverses et nombreuses, notamment celles de la gĂ©rontocratie, une Ă©loge plus farfelue du chou, et d’un dĂ©bat autour de l’hĂ©liocentrisme.

Avant ces deux textes, on connaĂ®t surtout Savinien pour son théâtre. Il Ă©crit Le PĂ©dant JouĂ© aux alentours de 1645, qui prend pour base l’intrigue d’une comĂ©die satyrique italienne composĂ©e par Giordano Bruno au seizième siècle. Il compose Ă©galement La Mort d’Agrippine qui sera publiĂ©e en 1654. JouĂ©e Ă  l’HĂ´tel de Bourgogne, ses reprĂ©sentations furent bien vite annulĂ©es du fait de l’expression d’un libertinage philosophe trop accentuĂ©, qui avait choquĂ© le public.

La singularitĂ© de cet auteur couplĂ©e au peu d’informations que l’on dispose Ă  son sujet ont permis Ă  beaucoup de biographes et autres auteurs, dont Edmond Rostand fait partie, de poĂ©tiser autour de la vie, et parfois dramatiser certaines de ses expĂ©riences vĂ©cues. En effet, Rostand prĂŞte Ă  Savinien une passion pour sa cousine Roxane dans sa pièce. Or, depuis quelques dizaines d’annĂ©es, un professeur nommĂ© Jacques PrĂ©vĂ´t, tend Ă  faire croire que Savinien Ă©tait plutĂ´t homosexuel. En tĂ©moigne une phrase de D’Assoucy:

Il n’avait pas encore dix-sept ans, l’ami Chapelle, que feu Bergerac, qui mangeait dĂ©jĂ  son pain et usait ses draps, me donna l’honneur de sa connaissance. C’est pourquoi il ne faut pas s’étonner si j’en ai si bien profitĂ©. Comme en ce temps-lĂ  il Ă©tait fort gĂ©nĂ©reux, quand il m’avait retenu Ă  souper chez lui, et que pour me retirer chez moi l’heure Ă©tait indue, il me cĂ©dait fort librement la moitiĂ© de son lit. C’est pourquoi, après avoir eu de si longues preuves de la qualitĂ© de mes dĂ©sirs, et m’avoir bien daignĂ© honorer plusieurs fois de sa couche, il me semble que c’était plutĂ´t Ă  lui Ă  me justifier qu’à Messieurs du PrĂ©sidial de Montpellier, avec lesquels je n’ai jamais couchĂ©.

De son vivant, Cyrano s’est aussi farouchement opposĂ© Ă  des personnes qu’il jugeait mĂ©diocres ou peu digne d’intĂ©rĂŞt. C’est le cas de l’acteur surnommĂ© Montfleury, qu’il poĂ©tisa de la sorte:

Gros Montfleury, enfin je vous ai vu, mes prunelles ont achevĂ© sur vous de grands voyages, et le jour que vous Ă©boulâtes corporellement jusqu’à moi, j’eus le temps de parcourir votre hĂ©misphère, ou, pour parler plus vĂ©ritablement, d’en dĂ©couvrir quelques cantons. […] La nature, qui vous ficha une tĂŞte sur la poitrine, ne voulut pas expressĂ©ment y mettre de col, afin de le dĂ©rober aux malignitĂ©s de votre horoscope ; que votre âme est si grosse qu’elle servirait bien de corps Ă  une personne un peu dĂ©liĂ©e ; que vous avez ce qu’aux hommes on appelle la face si fort au-dessous des Ă©paules, et ce qu’on appelle les Ă©paules si fort au-dessus de la face, que vous semblez un saint Denis portant son chef entre ses mains.

D’autres mĹ“urs, d’autres Ă©poques. Une chose est sĂ»re, certaines prises de position de Cyrano seraient jugĂ©es avec plus de droiture aujourd’hui. Il reste pourtant, depuis lors, l’un des plus grands reprĂ©sentants de la bohème libertine du dĂ©but du XVIIe siècle, celle qui chanta notamment les vers de ThĂ©ophile de Viau.

Pourtant, et progressivement Ă  partir de 1653, Savinien semble rentrer davantage dans le rang de ceux qui prennent un « protecteur puissant ». D’abord sous la protection du marĂ©chal Jean de Gassion, puis sous celle du duc d’Arpajon, et enfin Regnault des Boisclairs, c’est sans doute grâce Ă  ces protecteurs qu’il parvient Ă  faire publier La Mort d’Agrippine chez Charles de Sercy, Ă©diteur. Cette fois-ci, sans payer, pour rassurer la tirade de Rostand. Il est possible que la pièce ait Ă©tĂ© jouĂ©e en privĂ© chez le duc d’Arpajon après l’annulation de cette dernière Ă  l’HĂ´tel de Bourgogne.

Au crĂ©puscule de sa vie, Savinien reçoit un lourd morceau de bois sur le crâne, ce qui le conduit Ă  la mort. Rien ne permet d’affirmer qu’il s’agit d’un assassinat, bien que les nombreux textes pamphlĂ©taires qu’il avait rĂ©digĂ©s lui avaient attirĂ© beaucoup d’ennemis. Rien ne permet non plus d’assurer totalement qu’il s’agit d’un accident. Il meurt Ă  Sannois le 28 juillet 1655.