1890 vs 1911…

En 1890, trois parties composent le recueil : « Les Songe-Creux », « Poésies Diverses » et « Le Livre de l’Aimée ». En 1911, trois parties composent également le recueil, mais nommées différemment et recomposées d’autres poèmes : « La Chambre d’étudiant », « Incertitudes » et « La Maison des Pyrénées ».

Toute la partie qu’Edmond avait dédiée à Rosemonde, « Le livre de l’Aimée » est expurgée du recueil. Pourquoi ? Un infâme pied-de-nez sans doute. En 1911, l’amour avec Rosemonde s’est détérioré depuis maintenant quelques années. Ils ne divorceront pas, mais chacun mènera sa propre vie. Avec lui, dix autres ensembles poétiques. Au total, quarante-trois poèmes sont écartés. Toutefois, Rostand en rajoute un nombre conséquent qu’il marie à ceux déjà présents. Certains sont même remaniés. « Les Nénuphars » deviennent « L’Étang ». Originellement placé au début, ce poème est mutilé d’une partie et se retrouve sous-classé dans la catégorie des « Souvenirs de Vacances ».

Lors de ses études à Stanislas, Edmond a eu tout l’occasion de pouvoir être assisté de professeurs engagés, mais aussi de surveillants attentifs. C’est le cas de celui qu’on surnomme Pif-Luisant. Deux poèmes, « Un vieux Pion » et «  Le Vieux poète » lui sont consacrés en 1890 et deviennent, en 1911, un triptyque, composé, lui, du « Vieux Pion », « Où l’on retrouve Pif-Luisant » et «  Où l’on perd Pif-Luisant ». Le dernier correspondant somme toute à l’ancien « Le Vieux poète » mais amputé. Rostand le présente comme le « vieux pion qu’on raillait » , un « si doux philosophe »1 au crâne à houppette qui louchait. Rostand rend hommage à un homme qui lui faisait lire Musset en cachette.

En paratexte du « Vieux Pion », Rostand insère une citation de François Rabelais2 sur le silène3, ces petites boîtes laides d’apparence, mais qui contiennent des objets de valeur. Avec cette citation, il invite son lecteur à reconsidérer le jugement sur les choses laides. En insérant un nouveau poème sur son vieux pion, il lui donne de l’importance. Ici, Rostand fait aussi confiance à son lectorat. Il sait fort bien qu’insérer un titre contenant « Pif-Luisant » , en plus d’honorer littéralement davantage son pion, fera penser à Cyrano


Ce remaniement est intéressant pour qui s’intéresse à la démarche de Rostand. L’intitulé des parties dans la version de 1890 laisse déjà présager le message envoyé par Les Musardises, explicité plus avant. Toutefois, le succès est passé en 1897. Et en plus d’enrichir son texte, il est fort probable que Rostand ait aussi voulu le mettre en scène, en bon dramaturge. En rassemblant une première partie sous l’appellation « La Chambre d’étudiant », Edmond oriente son lecteur. Ce dernier s’apercevant de fait qu’il est face à des poésies de jeunesse

L’occasion pour lui de témoigner d’un avant/après efficace, notamment par le prisme de vers tels que : « Je jouais, pour user ma jeunesse trop neuve, / En attendant de jour prédit par Sainte-Beuve / Où survit au musard un homme avantageux1 ». En réalité, Rostand cherche surtout, avec cette nouvelle refondation, à concrétiser son acte poétique, en particulier après son succès de 1897.

Néanmoins, même si l’on peut comprendre la démarche de Rostand, elle demeure largement discutable. En 2018, l’édition de L’Œuvre Poétique de Rostand publiée chez TriArtis présentait une section « poèmes supprimés de l’édition de 1890 ». Une aubaine, littéralement. Mais une aubaine qui retient aussi notre attention par un avertissement : « […] C’est donc à titre documentaire ou de curiosité littéraire que nous commettons cette indiscrétion que l’auteur aurait probablement désapprouvée… »1. Et cette lecture, trésor parmi les trésors quand on sait la difficulté de se procurer un ouvrage des Musardises édité en 1890,ne va pas en la faveur du poète. Philippe Bulinge, dans son texte de présentation des Musardises de l’édition TriArtis « Edmond Rostand : poète » soutient qu’une bonne partie du « lyrisme sans pudeur et sincère » de la poésie de Rostand a été évacué avec la suppression des poèmes, notamment ceux qu’il dédiait à Rosemonde.2

A été supprimé également un pastiche lafontainien en la présence du « Chien et le Loup »3 qui, par son essence, revendique l’esprit, avant l’heure, de l’indépendance cyranienne. Bulinge conclut d’ailleurs à un refermement4 de la part d’Edmond, suite aux diverses critiques négatives reçues sur sa pièce Chantecler, jouée un an auparavant.

1ROSTAND, Edmond, L’Œuvre Poétique, Les Musardises, Ed. TRIARTIS, 2018, p.225.

2Op.cit., L’Oeuvre Poétique, p.14

3Ici, Rostand file la métaphore d’un artiste indépendant rencontrant un artiste mondain. Le premier, lorsqu’il entend la nécessité de devoir se courber, s’empresse de s’emporter contre le deuxième en revendiquant, tel Cyrano avant l’heure, sa liberté.

4Id. p.14, « Edmond, qui a trop mis de lui dans Chantecler, se referme »

1ROSTAND, Edmond, Les Musardises, I, 22, p. 122

1Tous ces extraits de poèmes sont tirés du poème « Le Vieux Pion », op.cit. Les Musardises p. 42

2Rostand se replongera dans Rabelais et son goût pour le néologisme en 1910 pour Chantecler. Là où Rabelais mettait au point son « supercoquelantique », Rostand nous parle de « supercoquentieux », « coquardeaux » et autres « coquebins » (III,4)

3Silène est aussi un satyre, dans la mythologie grecque. Une divinité mineure de l’Ivresse.


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