Jean-Baptiste Poquelin, dit Molière

Pour sûr, Jean-Baptiste Poquelin avait de l’ambition; de la formation de la troupe de L’Illustre Théâtre avec trois membres de la famille de comédiens Béjart jusqu’à ce moment où il devient l’auteur favori de Louis XIV. Il était souvent l’acteur principal de ses propres pièces et savait déchiffrer la psychologie humaine au point de savoir la représenter sur scène assez fidèlement pour ramasser des tonnerres d’applaudissements quand débutera le succès. Pourtant, pour l’une de ses pièces, celle des Fourberies de Scapin, il semble avoir lu copieusement le manuscrit du Pédant Joué de Savinien Cyrano. En 2015, une pièce jouée à Pont-Péan met en valeur les deux auteurs et, surtout, les confronte par le biais d’une correspondance animée. En effet, il apparaît qu’une scène des Fourberies soit la réécriture d’une du Pédant.

Portrait de Molière, par Jean-Baptiste Mauzaisse, 1841, Coll Chateau de Versailles

L’intrigue de la scène est la même dans les deux cas : il s’agit pour le valet de soutirer de l’argent au père en lui faisant croire que son fils est retenu prisonnier sur une galère turque. Voyez d’abord la scène du Pédant joué, publiée en 1654:

Acte II, scène 2

Granger : (…) Va-t-en donc leur dire, de ma part, que le premier des leurs qui tombera entre mes mains, je leur leur renverrai pour rien… Ah ! que diable aller faire en cette galère ?

Corbineli : Tout cela s’appelle dormir les yeux ouverts.

Granger : Mon Dieu ! Faut-il être ruiné à l’âge que je suis ? Va-t-en avec Paquier : prends le reste du teston que je lui donnai pour la dépense il n’y a que huit jours… Aller sans dessein dans une galère !… Prends tout le reliquat de cette pièce. Ah ! malheureuse géniture, tu me coûtes plus d’or que tu n’es pesant !… Paye la rançon, et ce qui en restera, emploie-le en oeuvres pies… Dans la galère d’un Turc !… Bien, va-t’en ! Mais misérable, dis-moi que diable allais-tu faire dans cette galère ? Va prendre dans mes armoires ce pourpoint découpé que quitta feu mon père l’année du grand hiver.

Corbineli : A quoi bon ces fariboles ? Vous n’y êtes pas, il faut tout au moins cent pistoles pour sa rançon.

Granger : Cent pistoles ! Corbineli, va-t’en lui dire qu’il se laisse pendre sans dire un mot.

Corbineli : Mademoiselle Genevote n’était pas trop sotte, qui refusait tantôt de vous épouser, sur ce que l’on assurait que vous étiez d’humeur, quand elle serait esclave en Turquie, de l’y laisser.

Granger ; Je les ferai mentir… S’en aller dans la galère d’un Turc ! Hé ! quoi faire, de par tous les diables, dans cette galère ? Ô galère, galère, tu mets bien ma bourse aux galères !

Voici maintenant la scène de Molière, dans Les Fourberies de Scapin, représentée en 1671:

Scapin : (…) Si vous ne lui envoyez pas par moi tout à l’heure cinq cents écus, ce jeune Turc va nous emmener son fils en Alger. (…) C’est à vous, Monsieur d’aviser promptement aux moyens de sauver des fers un fils que vous aimez avec tant de tendresse.

Géronte : Que diable allait-il faire dans cette galère ? (…) Va-t-en, Scapin, va-t-en dire à ce Turc que je vais envoyer la justice après lui.

Scapin : La justice en pleine mer ! Vous moquez-vous des gens ?

Géronte : Que diable allait-il faire dans cette galère ? (…)

Scapin : Il est vrai ; mais quoi ? on ne prévoyait pas les choses. De grâce, Monsieur, dépêchez.

Géronte : Tiens, voilà la clef de mon armoire… Tu l’ouvriras… Tu trouveras une grosse clef du côté gauche, qui est celle du grenier…Tu iras prendre toutes les hardes qui sont dans cette grande armoire, et tu les vendras aux fripiers pour aller racheter mon fils.

Scapin : Eh, Monsieur, rêvez-vous ? Je n’aurai pas cent francs de tout ce que vous dites ; et, de plus, vous savez le peu de temps qu’on m’a donné.

Géronte : Mais que diable allait-il faire dans cette galère ?

Étonnant, non? Sur son site officiel, Thomas Sertillanges aimerait plutôt croire que <<sortant de chez Gassendi, Savinien et Jean-Baptiste se sont arrêtés dans un cabaret, qu’ils se sont mis à inventer des scènes, que la galère vient de l’un, et les Turcs de l’autre, et que finalement, Scapin nous donne ainsi l’occasion de faire la connaissance de Corbineli…>> plutôt qu’un simple plagiat. Pourtant, l’histoire littéraire, bien qu’elle ait retenu le génie de Molière, a préféré mentionner en petites lettres, qu’il s’agissait d’un odieux emprunt.

Néanmoins, dans quelle mesure Edmond Rostand s’est-il inspiré de Molière, lui qui, deux cent ans plus tard, aura fait revivre Cyrano? « Molière a du génie… » C’est en tout cas ce que prétend Cyrano1, dans la pièce, quelques minutes avant sa mort, lorsqu’il apprend que ce dernier s’est emparé d’une de ses scènes du Pédant Jouépour Les Fourberies de Scapin. Il est vrai que Molière est l’un des dramaturges français les plus connus, et dont la langue, si bien ciselée, a tellement séduit, qu’elle a finie par être l’emblème du français. Ne dit-on pas, en souvenir du chanteur, qu’il est préférable d’aller choisir son vocabulaire dans « la langue de Molière » ? C’est for-me, for-me, for-me formidable ! Et puisqu’il s’agit de rompre en visière avec les conceptions – de toute évidence dépassées – de l’histoire littéraire, il convient de citer un ouvrage collectif d’universitaires qui s’intéresse à l’image et à la réception du dramaturge Molière au XIXe siècle. Molière des Romantiques, puisqu’il s’agit bien du nom de l’ouvrage en question, se pose comme une étude réalisée à plusieurs mains. Dans l’« avant-propos », Georges Forestier2 écrit :

L’histoire littéraire s’est longtemps plu […] à susciter [une opposition] entre les romantiques et « les classiques ». Ce qui revient à épouser une longue tradition antiromantique selon laquelle Hugo, Vigny, Dumas, Musset, Gautier, Sand et leurs camarades auraient été de farouches opposants au théâtre du Grand Siècle[…]. On sait pourtant aujourd’hui que les romantiques ne s’opposent pas aux auteurs classiques, bien au contraire : Stendhal refuse de choisir entre Racine et Shakespeare ; Hugo écrit une pièce dont Corneille est le héros […] ; Musset écrit « Une soirée perdue » en hommage à l’auteur du Misanthrope et George Sand lui consacre une pièce…3 C’est au classicisme que les romantiques s’en prennent, quand ce dernier […] érige en norme absolue du goût la séparation entre les genres, le respect des règles et la hiérarchie des registres.4

Cette étude est intéressante puisqu’elle ne dissocie plus la production du XVIIe et celle du XIXe. Les auteurs de Molière des Romantiques abordent l’exploration d’une tristesse revendiquée par Molière, sous-jacente à son comique, notamment manifestée par la portée tragique de certains personnages de Poquelin5. Précisons que c’est dans une mélancolie similaire que Rostand poétise parfois6. D’ailleurs dans une dynamique de rapprochement entre Edmond Rostand et le romantisme, il faut préciser que l’auteur s’inspire de Molière, et en particulier de l’une de ses pièces phare : Dom Juan, ou le Festin de Pierre (1682). En 1911, Rostand écrit – non sans mal – La Dernière Nuit de Dom Juan. « Non sans mal » considérant la personnalité du dramaturge, et ce qu’il écrit à sa sœur Jeanne : « Asthénie cérébrale. Je me traîne.[…] Dom Juan n’a aucune importance, ce n’est qu’un acte plutôt fait pour être imprimé et, plutôt que de m’épuiser pour une bluette, je l’éditerai7 ». Hélas, il n’en n’aura pas le temps. Cette dernière est publiée de façon posthume en 1921 et jouée un an plus tard à la Porte Saint-Martin.

Dans cette pièce, Edmond conjugue sa passion pour le Guignol et les marionnettes à celle de l’intrigue de la pièce de Molière. Elle commence là où termine la pièce de Poquelin. Dom Juan est emmené par la statue du Commandeur. Seulement, dans la pièce de Rostand, l’homme va négocier avec le Diable. Il aura droit à dix années. Dix années pour tenter de se racheter une conduite. Dix ans plus tard, le Diable revient prendre son dû sous les traits d’un marionnettiste et met Dom Juan face à son échec flagrant. Malgré plusieurs tentatives pour prouver qu’il a pu ou peut se racheter, ce dernier finit dans une boîte à marionnettes. Dans une perspective romantique, Rostand s’intéresse et recompose le destin de Dom Juan. Il lui donne un sort plus grotesque, qui correspond bien aux volontés théâtrales de l’auteur dramaturge.

Durant ses classes de philosophie, Rostand a été invité à traiter un devoir lié à Molière : « Alceste ou Philinte ? ». Dans ce dernier, le jeune étudiant précise en introduction : « On en arrive facilement à se laisser prendre au naturel [des personnages de Molière] de ces caractères si vivants, si finement observés, et nettement tracés ». Cette perspective tragique que les chercheurs de Molière des Romantiques identifiaient volontiers comme un trait purement romantique du théâtre de Molière ressort dans la fin de cette phrase. Edmond va s’intéresser à la personnalité et aux destins de chacun de ces deux amis. « Alceste, écrit-il, est regardé comme un brutal insupportable […] n’est-ce pas une erreur, tout au moins une exagération ? […] Cet homme s’est fait de l’Humanité une opinion trop haute, il a cru partout ce qu’il trouvait chez lui, et il a souffert lorsqu’il a vu que personne ne répondait à l’Idéal qu’il s’était fait. […] tandis qu’on voit ces luttes, ces souffrances intérieures, rien de pareil ne nous attire, ne nous intéresse chez Philinte. […] Tout le monde aurait-il le courage d’accepter l’héroïque vertu du misanthrope ?» En somme, Edmond reconnaît, comme les romantiques, une véritable qualité en la franchise coupante d’Alceste. Germaine de Staël, quant à elle, ne se prononçait-elle pas « pour une version républicaine du Misanthrope […] où l’on admirerait « Alceste généreux »8 ?

Rostand, très inspiré, on l’a vu, par le mouvement du romantisme, est donc un inconditionnel de Molière. Et c’est bien le romantisme en tant que tel qui, finalement, permet d’unir les deux auteurs. C’est ce que permet de comprendre un article de Florence Naugrette et Agathe Sanjuan qui met en avant le lien entre les romantiques et Molière. Cette fois, il passe par le prisme de « l’esprit français », auxquels les auteurs contemporains de Rostand ramenait l’auteur de L’Aiglon :

L’« esprit français » de Molière […] ne donne guère lieu à un débat. […] Mais les romantiques adoptent une stratégie inverse : ils désenclavent l’esprit français de la période classique, et, en se plaçant sous le patronage de Molière, se revendiquent eux aussi de cet esprit […] ; pour Gautier, il a fait renaître l’esprit gaulois.1

Alors, Rostand se pare d’un parfum de sentiments exacerbés, de panache, et d’émotion dont à la fin du siècle, mais aussi au début du suivant, lorsqu’il écrit La Dernière Nuit de Dom Juan. En quelques mots, l’auteur poète dramaturge Edmond Rostand concrétise une chance : celle de pouvoir démontrer que le romantisme n’est pas mort en 1843, que ce mouvement ne hait pas tant que cela « les classiques », et qu’avec Edmond, il prend une nouvelle teinte.

En bref, voilà un auteur prolifique et éternel qu’est Molière et qui, comme l’aura montré cet article, a inspiré plus que de raison, et bien après sa mort. N’est-ce pas là le Destin des plumes immortelles?

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1Acte V, scène 6, Cyrano de Bergerac

2Professeur émérite de littérature française depuis 2020, ayant enseigné à La Sorbonne.

3On pourrait même dire que Rostand conclurait cette longue liste d’auteurs romantiques en réconciliant la préciosité, le sublime classiciste et l’épanchement romantique et personnel.

4« Avant-Propos », p.6, dans Molière des Romantiques, sous la direction d’Olivier Bara, Georges Forestier, Florence Naugrette et Agathe Sanjuan, 2018

5« il est remarquable que le comique du Tartufe et du Misanthrope, par son extrême profondeur, et, si j’osais le dire, par sa tristesse, se rapproche beaucoup de la gravité tragique » écrit Chateaubriand (id. p.21). Georges Forestier met en perspective les dires de Chateaubriand à la page suivante. En lien avec La Dernière Nuit de Dom Juan, le dernier acte de Dom Juan de Molière catalyse l’aspect tragique de cette comédie où Molière met en scène son personnage principal emmené aux enfers par la Statue du Commandeur.

6Voir dans ce livre « Le héros rostandien et son histoire entre panache et échec » et « Quand Rostand songe à un vieux crocodile et à un coq… ».

7Cité par Thomas Sertillanges, op.cit. Edmond Rostand les couleurs du panache, p.513

8Cité par Georges Forestier, op.cit. Molière des Romantiques p.24

1Op. cit. Molière des Romantiques, p.35


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