La relation entre Rostand et le romantisme

Il paraît toujours étrange, dans un premier temps, de vouloir lier le romantisme français à un auteur de la fin du XIXe siècle. En effet, l’histoire littéraire a toujours considéré la fin du romantisme en la date des Burgraves, pièce de théâtre de Victor Hugo, représentée au théâtre en 1843. Pourtant, de nombreux chercheurs déboulonnent cette vérité depuis un temps certain, et l’on peut prétendre donner de l’importance à Edmond Rostand dans la continuation du romantisme, aussi bien français qu’européen. Edmond Rostand s’attache pourtant immensément à un univers romantique. De sa passion pour Hugo, voire Banville, ou ses jeunes lectures de Musset, Edmond est imprégné de ces mouvements de l’âme qui secoue les sensibilités qui pensent.

La Barque de Dante, Eugène Delacroix, 1820

Dans une lettre qu’il destine à Rosemonde, Edmond déjà écrivait : « Et surtout que je n’abandonne pas le seul genre qui me convient, celui de la sensation profonde, de l’observation humaine, de la note moqueuse et attendrie.»

Dans Les Musardises, et en particulier « La Forêt », le poète va exploiter un lieu prétexte à l’exploration et l’introspection poétique. Il s’agit d’une description d’une forêt et de ses attraits. La forêt est, dans l’imaginaire collectif, un lieu de calme propice à ce que Rostand nomme la « rêvasserie douce». Rostand dit bien que le poète n’est rien face à cette « grande indifférente» qu’est la Nature. Rostand formule aussi et surtout l’idée que le poète est désespéré, et se profile tel un rien face à la nature toute puissante. On aurait aussi pu citer, sur un aspect beaucoup plus sentimental, tout le pan du Livre de l’Aimée, dans l’édition de 1890. Cette partie fut dédiée à Rosemonde. Partie où l’on pouvait retrouver notamment des vers tels que:

Ce livre, mon Amour, est pour toi, pour toi seule.
Pieusement, comme un Missel, tu l’ouvriras…
Il est fait pour que tes doigts fins tournent les pages

Dans Les Deux Pierrots, Le Pierrot blanc correspond à un archétype du romantique par excellence. Effectivement, ce Pierrot pleure et s’épanche. Il est même comparé à un « Hamlet dans un corps de Pierrot fourvoyé » par Colombine elle-même. Hamlet est un héros de Shakespeare dont le destin tragique va être balancé entre vengeance et amour. Le Pierrot blanc est celui qui crie « Je t’adore » à Colombine, et qui lui assure qu’il veut bien mourir si elle meurt avec lui.

Cette esthétique romantique peut être identifiée dans quasiment toutes les œuvres de Rostand, allant de Chantecler qui fait la cour à la Faisane ou bien encore la dimension pathétique et tragique de l’Aiglon. Rostand ne reprend pas seulement cette esthétique. Il la transfigure dans une optique à la fois burlesque, grotesque et profonde. Il cherche, comme il le disait si bien, cette fameuse « note attendrie ».

Le Radeau de la Méduse, JLT Géricault, 1819

Dans Les Romanesques en 1894, cette note attendrie et grotesque se retrouve dans l’intrigue de la pièce. C’est une bribe pleine de sensibilité et d’humour qui renvoie aisément au Roméo et Juliette de William Shakespeare, sauf que Rostand en inverse la trame dramatique, et en fait une comédie. Les familles rivales Capulet et Montaigu deviennent les simples Pasquinot et Bergamin. La toile de fond réside, contrairement à Shakespeare, sur une fausse rivalité entre les deux pères, qui souhaitent voir leurs enfants se marier. Sylvette et Percinet, leurs enfants, ont ,l’esprit teinté de ce romantisme qui sied bien aux âmes innocentes et se vouent un amour remarquable. Malgré l’inimitié apparente de leurs paternels respectifs, ils songent même à se marier. Eurêka ! Afin de régler leur querelle, les pères échafaudent un enlèvement. Celui de Sylvette, par le spadassin Straforel. Toutefois, la manigance des pères aura risqué de mettre à mal le mariage des deux tourtereaux. La pièce se conclut gentiment par la récitation d’un rondel.

L’objectif n’est pas, pour Rostand, de simplement tomber dans la caricature ou le pastiche romantique. Il s’inspire du théâtre de Guignol pour écrire, ces marionnettes qui l’ont tant animé petit. En 1911, Rostand écrit — non sans mal — La Dernière Nuit de Dom Juan. « Non sans mal » considérant la personnalité du dramaturge, et ce qu’il écrit à sa sœur Jeanne : « Asthénie cérébrale. Je me traîne.[…] Dom Juan n’a aucune importance, ce n’est qu’un acte plutôt fait pour être imprimé et, plutôt que de m’épuiser pour une bluette, je l’éditerai ». Hélas, il n’en n’aura pas le temps. Cette dernière est publiée de façon posthume en 1921 et jouée un an plus tard à la Porte Saint-Martin. La pièce comme là où termine celle de Poquelin. Dom Juan est emmené par la statue du Commandeur. Seulement, dans la pièce de Rostand, l’homme va négocier avec le Diable. Il aura droit à dix années. Dix années pour tenter de se racheter une conduite. Dix ans plus tard, le Diable revient prendre son dû sous les traits d’un marionnettiste et met Dom Juan face à son échec flagrant. Malgré plusieurs tentatives pour prouver qu’il a pu ou peut se racheter, ce dernier finit dans une boîte à marionnettes. Dans une perspective romantique, Rostand s’intéresse et recompose le destin de Dom Juan. Il lui donne un sort plus grotesque, qui correspond bien aux volontés théâtrales de l’auteur dramaturge.

La tension dramatique du triangle amoureux est un ressort souvent utilisé par Rostand. Si dans Les Deux Pierrots, Colombine va s’amouracher des larmes du mélancolique, elle préférera finalement celles du rieur, entonnant gentiment quelques années auparavant, le triangle amoureux de la pièce Cyrano. Un triangle amoureux figure aussi plus anecdotiquement dans La Princesse Lointaine. Pourquoi ? Parce qu’en allant chercher la princesse, l’ami de Rudel missionné par lui, Bertrand D’Allamanon, et elle, tombent amoureux. Une idylle non consommée qui ne vivra qu’un temps pour qu’enfin l’on s’intéresse au dernier souhait de Rudel. Mélissinde se rattrape dans ses errances amoureuses et se rend auprès de Rudel. Fait intéressant : c’est la religion qui vient sauver Bertrand puisque la comtesse de Tripoli l’adjoint d’aller se battre pour la croix.


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