Marc-Antoine Girard, sieur de Saint-Amant

J’en plonge six pour vous dans le sein d’un poème De Saint-Amant. On retrouve un Saint-Amant en ami de Cyrano, l’aidant à faire évader de la Bastille le chevalier de Tancrède, emprisonné par Richelieu pour complicité avec la reine. Dans cette même aventure, (D’Artagnan contre Cyrano de Bergerac) on a aussi le plaisir de croiser Lignières.

Saint-Amant est l’auteur de poèmes essentiellement burlesques, lyriques ou satiriques. Il a su faire partie, à sa création, de l’Académie Française, fondée en 1635 par Richelieu.

Rares sont les sources officielles qui permettent de suivre un fil net et précis concernant sa vie. Il se qualifiait lui-même, on le sait, « de bon gros », « plus frisé qu’un gros comte allemand, le teint frais, les yeux doux et la bouche vermeille ». Nicolas Boileau, notamment théoricien des règles classiques au théâtre, l’avait pris en haine, lui et sa poésie, prétextant que Saint-Amant n’avait  » de génie que dans les ouvrages de débauche et de satire ».

Il naquit à Rouen, aux environs de 1594, sous le nom d’Anthoine Girard. C’est lui qui modifiera plusieurs fois son nom pour arriver à celui qu’on connaît aujourd’hui officiellement: Marc Antoine Girard, sieur de Saint-Amant. Aîné d’une famille de cinq enfants, Saint-Amant frôle les épais nuages noirs de la mort certaines fois. Un jour, il risque de se noyer sur la Seine gelée. On sait qu’il méprise ouvertement le latin et le grec, sans doute langues trop rigoureuses pour un esprit libre!…

L’ivresse de Silène, Charles André Van Loo, 1747. Silène, un de ces autres « bon gros » qui mangeaient et buvaient à outrance, mais qui pourtant étaient capables de belle philosophie…

Esprit rebelle, il monte à Paris aux environs de 1616 et est placé sous la protection du duc de Retz. A Belle-Île-en-Mer, il écrit son poème « La Solitude » qui met une majuscule à la phrase qui le consacrera comme poète. Il produit en grande quantité mais ne cherche pas à se faire publier. Pourtant, en 1632, il est reconnu comme l’un des chefs de file non-officiels d’un de ces petits cénacles qui font de maladroites plumes des génies consacrés.

Lors de la préparation de l’Académie Française, parmi les grands noms cités pour ouvrir le Bal d’une institution jugée « immortelle », figure celui de Saint-Amant. Sa production littéraire témoigne d’une dimension grotesque et burlesque, qui inspirera d’ailleurs Rostand… Avec son « Epistre héroïcomique », Saint-Amant va mettre en valeur les exploits du Duc d’Orléans « lors que son Altesse Royale estoit au Siege de Gravelines». Il donne un ton comique à son texte par des interventions comme :


Bref cependant que ta large bource
Tu fais couler ainsi que d’une Source,
Un long Ruisseau de qui les flots dorez,
Charment la soif des Drilles alterez ;
Ton gros Virgile, ayant au poing le Verre,
Fait mille vœux au Démon de la guerre
Pour ton salut et ta prospérité,
Et jour & nuit s’empifre à ta santé

Saint-Amant choisit un burlesque osé mais qui provoque le rire. Ce dernier opte pour le mélange des genres et des registres. Ici, Saint-Amant force le trait de Virgile en le qualifiant de « gros » qui boit et mange à outrance en honorant la mémoire du duc à qui il a dédié son épître, et dudit duc, en le présentant héroïque, riche et triomphant. Ainsi, Saint-Amant s’amuse à confondre le registre élevé qui traite naturellement d’un guerrier et des champs de bataille avec des scènes d’ivresse où des poètes encensent lesdits guerriers. L’auteur revendique donc cette puissance outrancière qui fait la couleur et la nature de sa poésie et qui le place, par voie de conséquence, dans une perspective grotesque.

Dans le cinquième poème de la seconde partie du recueil des Musardises, intitulé « Silence », Edmond va citer Saint-Amant:


Le silence est la chose exquise. Du silence
Dans de l’ombre, c’est la douceur par excellence !
Se taire dans une ombre où l’on ferme les yeux,
C’est le plus grand plaisir, c’est le plus anxieux,
Le chant le plus parfait, la plus haute prière…
Et l’on voit des ronds d’or naître sous sa paupière.
Oh ! écouter, la nuit, entendre, nuitamment,
« Le bruit des ailes du silence ! »


Rostand va revendiquer l’essence burlesque et grotesque de Saint-Amant. En effet, le musard se veut être invraisemblable, comme Pif-Luisant qui, ivre, étudie avec ferveur la poésie. Il se veut même outrancier, comme les Songe-Creux qui veulent poursuivre leur musardise « pleine de balourdise ».

Femme chatouillant un soldat endormi, Gerard ter Borch le jeune, 1655, coll Leiden

Entre voyages et engagements militaires, Saint-Amant aura assisté aux grands bouleversements de son temps, comme celui de la Fronde, où malgré les échauffourées, Saint-Amant est retenu alité, car sa jambe le fait souffrir. Il semble cependant soutenir implicitement le cardinal de Mazarin, notamment par le biais de son poème « Les Triolets ». Si Saint-Amant était protégé par le Cardinal de Retz, ce dernier va finir par décéder. Il trouve un autre soutien tout aussi influent: Louise-Marie de Gonzague, princesse, future reine de Pologne et grande duchesse de Lituanie. Le poète devient un gentilhomme de sa cour. Il lui dédie des oeuvres telles que Pour la sérénissime Reyne de Pologne devant son mariage l’an 1645 et Épitre à l’hyver .

A 57 ans, Saint-Amant est de retour dans sa patrie rouennaise. Il fait publier son Moïse qu’il aura déjà travaillé durant ses nombreux voyages. Après avoir rédigé des stances à Corneille, ce dernier se tourne fatalement vers la religion. Comme si tout bon vivant se devait, pour racheter ses pêchés, d’honorer la croix avant que de prendre le chemin qui mène à celui qu’on croit Tout-Puissant. La date de sa mort demeure incertaine.


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