Petit article plus personnel sur Silène…
Il y a à peine une dizaine d’années, j’ouvrais pour la première fois La vie tres horrifique du grand Gargantua, père de Pantagruel jadis composée par M. Alcofribas abstracteur de quinte essence. Livre plein de Pantagruelisme. D’autres moins soucieux de la pompe disent Gargantua. J’appris, en ce jour, mon goût assez prononcé pour un type de poésie en particulier. On a toujours tendance à se gargariser de poétiser l’amour, les figures nobles. Ces desseins nous viennent du siècle des saints, le fameux XVIIe siècle. Toutefois je réplique à qui veut m’entendre que l’on peut aussi poétiser les choses plus basses. Et c’est ce que fit Rabelais. En plus d’apprendre de cet écrivain merveilleux et dénonciateur, j’appris une des figures qui me marqueraient le plus. Il faut que je vous en parle.

Portrait anonyme de Rabelais
Rabelais faisait commencer son Gargantua de la sorte :
Buveurs très illustres, et vous vérolés très précieux, car c’est à vous, non aux autres, que je dédie mes écrits, Alcibiade, dans un dialogue de intitulé le Banquet, faisant l’éloge de son précepteur Socrate, sans conteste le prince des philosophes, déclare entre autres choses qu’il est semblable aux silènes. Les Silènes étaient jadis de petites boites, comme celles que nous voyons à présent dans les boutiques des apothicaires, sur lesquelles étaient peintes des figures drôles et frivoles : harpies, satyres, oisons bridés, lièvres cornus, canes batées, boucs volants, cerfs attelés, et autres figures contrefaites à plaisir pour inciter les gens à rire (comme le fut Silène, maître du Bacchus). Mais à l’intérieur on conservait les drogues fines, comme le baume, l’ambre gris, l’amome, la civette, les pierreries et autres choses de prix.
Quelles étaient donc ces fameuses boîtes ? C’est que tout ceci attisait ma curiosité. Comme presque chacun d’entre nous, je reçus un traitement des plus privilégiés de mes homologues lorsque j’étais aux écoles. J’appris, avec le temps, l’âge et la raison, que je n’étais pas seulement « qu’un gros lard » ou une « tête d’ampoule ». Et cela aussi grâce à quoi ? A qui ? A Rabelais ! Il fallait se méfier des apparences. Comme une belle leçon sur la vie, celui qu’on avait l’habitude d’appeler « le gros lard » finirait par rédiger quelques chroniques et donner un peu de sa voix pour réenchanter les textes qui l’avaient marqué. N’ayant jamais eu ce physique taillé dans le rubis que vante ces publicités honteuses et misérables, on en vient toujours à tenter de se rajouter quelques inutiles complexes qui ont pour but de nous enfoncer encore plus. Mais Rabelais allait me rappeler, cahin-caha, qu’il fallait se méfier des apparences…
C’est encore aujourd’hui une des leçons que je véhicule le plus dans ma perspective enseignante et artistique. Toujours se méfier des apparences. Les apparences sur lesquelles on a souvent trop facilement tendance à établir des réflexions souvent sérieuses, toujours méchantes. Celles qui rassurent, celles qui permettent de se situer juste au-dessus de ceux que l’on pointe plus aisément du doigt. J’appris de moi-même, qui avais une farouche tendance à regarder de haut ou avec peur tout ce qui n’était pas de son fait. J’appris aussi que le silène n’était pas qu’une boîte. C’était un satyre. Réputé comme étant le père de Dionysos, c’était un satyre qui avait une prédisposition pour la laideur et surtout la boisson. Seulement, lorsqu’il avait bu, il était capable de poétiser de merveilleuses entités, être capable d’une sagesse populaire appréciée et bien vue. De faire comprendre que derrière ce que l’on juge laid, il y a toujours, qu’on le veuille ou non, une forme de beauté, si l’on prend le temps du recul.

Silène ivre, Pierre-Paul Rubens, 1616
La métaphore du Silène, exposée de l’Antiquité, du Banquet platonicien jusqu’à Rabelais, Erasme, Colletet et même les peintres Rubens, Van Dyck, Daumier ou Dalou, allait se réfugier subrepticement dans une œuvre que j’allais bientôt découvrir et étudier : Les Musardises, recueil de poésies de jeunesse d’Edmond Rostand. Dans ce recueil, Rostand reprend une partie du texte de Rabelais en paratexte d’un de ses poèmes. Marqué par Gautier et les romantiques de manière générale, Rostand allait, par le biais de son personnage de Cyrano, poétiser le laid afin de révéler le beau. Seulement, et à mon sens, il n’agissait pas seulement dans une dynamique baudelairienne. Il ne voulait pas seulement montrer que le laid était beau, il voulait montrer que derrière le laid demeurait le beau. On me dira sans doute que je joue sur les mots. Il n’en demeure pas moins que cette œuvre, comme l’œuvre générale de ce bon Edmond, allait magnifier certaines des plus belles pensées que contenait mon cœur. Plus tard, alors qu’il s’agissait, comme l’intégralité de nos identités numériques, me trouver un pseudonyme sur les réseaux pour poétiser, je trouvais un surnom idéal, accentuant le rêve et les apparences trompeuses : le_s1lene_onirique.
A votre plume…