Rostand et Shakespeare

On a déjà précisé, en narrant l’intrigue des Romanesques, que Rostand reprend, pour cette pièce, la trame dramatique et le schéma de Roméo et Juliette, en en faisant une comédie.

Portrait de Shakespeare, dit portrait « Chandos », attribué à John Taylor, 1610

L’inspiration shakespearienne pourrait être un lien qui unit Rostand au romantisme. En effet, les romantiques en leur temps admiraient Shakespeare. Chateaubriand, dans un article qu’il a nommé « De l’Angleterre et des Anglais » disait :

Je ne sais si jamais homme a jeté des regards plus profonds sur la nature humaine. Soit qu’il traite des passions, soit qu’il parle de morale ou de politique, soit qu’il déplore ou qu’il prévoit les malheurs des États, il a mille sentiments à citer, mille pensées à recueillir, mille sentences à appliquer dans toutes les circonstances de la vie. C’est sous le rapport du génie qu’il faut considérer les belles scènes isolées dans Shakespeare, et non sous le rapport de l’art dramatique.1

The Plays of William Shakespeare de John Gilbert (1849) réunit des scènes et personnages de plusieurs pièces de Shakespeare.

Toujours dans une dynamique d’émancipation, l’écrivain Henri Beyle, dit Stendhal, écrit en 1825 Racine et Shakespeare, un pamphlet prenant parti pour le romantisme contre le classicisme et ses règles étroites. Sur le dramaturge anglais, Stendhal écrit : « Ce qu’il faut imiter de ce grand homme, c’est la manière d’étudier le monde au milieu duquel nous vivons. ». Ainsi, les romantiques semblent passionnés par cette façon dont Shakespeare rendait compte du monde et de ses passions.2 Rostand, tel le romantique continuateur, leur emboîte le pas. Le sujet sera donc léger mais propice à l’exploration des sentiments libérés de la contrainte classique.

Beaucoup plus tard, Rostand publie un poème nommé Le Vol de la Marseillaise3. Il permet à l’auteur de poétiser et défendre son pays depuis l’arrière, tout en allant jusqu’aux terres sinistrées par les affres de la guerre. Dans le poème « Guillaume à sa tour monte », Rostand s’appuie sur un fait d’actualité qu’il détaille en paratexte : « Dans la nuit du 14, l’Empereur [Guillaume II] accompagné de son fidèle Karl Rosner [son biographe] attendait, sur une tour, le déclenchement de la suprême offensive »4. Au quatrième ensemble de vers, Edmond s’exprime :

Il rit. L’ordre est donné. La victoire est dans l’air.

Il la respire

Ciel de quatrième acte. Etoiles. Voir Schiller5.

Non : Voir Shakespeare.6

Deux écrivains romantiques de pays différents sont invoqués par Rostand. Shakespeare – qui avait déjà été honoré par l’intrigue des Romanesques en 1894 –revient, à la page suivante, quand le poète écrit : « Car toujours, dans Shakespeare, au héros le plus noir, un clown s’agrafe.7 ». La présence de l’homme de théâtre et écrivain anglais dans l’inspiration rostandienne est dorénavant indéniable.

1Republié dans les Œuvres, Paris, Garnier, 12 vol. 1859-61, vol. XI.

2Pour plus de détails sur ce point, je renvoie mon lecteur à l’article de Jacques Misan-Montefiore, « Shakespeare et les origines du drame romantique français », disponible à cette adresse https://journals.openedition.org/studifrancesi/35552 (consulté le 23/12/2024)

3Un recueil éponyme sera constitué plus tard par Rosemonde Gérard en reprenant des poèmes publiés dans des revues. Le poème « Guillaume à sa tour monte » en fait partie.

4Id., p.699

5Rostand donne à son texte poétique un contexte théâtral palpable. Il renvoie ici à Friedrich Schiller, romantique allemand. Il est fait mention d’un ciel d’étoiles dans Les Brigands à l’acte IV, quand Moor s’adresse à Dieu : « Ecoute moi, Dieu trois fois terrible, toi qui règnes là-haut […], qui venges et condamnes au dessus des étoiles » (IV, 18). Nous ne donnerons pas de réponse certaine quant à la référence de Rostand.

6Dans Hamlet, à l’acte IV, une ambiance morbide règne, notamment dans les scènes 2, où Hamlet demande que le corps de Polonius soit envoyé à Claudius, et VII, où le roi prépare l’assassinat maquillé en accident du héros principal. C’est le cas également dans Richard III, où Buckingham est assassiné par Richard à la scène 2. Une simple mention des étoiles est faite par le roi Richard dans la scène 4. En outre, dans Le Marchand de Venise, à l’acte IV, scène 1, une parole de Shylock pourrait être une référence utilisée par Rostand : »La qualité de la miséricorde n’est pas contrainte ; / Elle tombe comme la douce pluie du ciel / Sur le lieu qui l’a reçue. Elle est doublement bénie : / Elle bénit celui qui la donne et celui qui la reçoit. / C’est la puissance du roi sur son trône, / Et l’autorité de la reine sur son pied. / Elle est plus libre que l’étoile qui brille. ». Dans cette citation, l’idée des « étoiles » apparaît dans une métaphore liée à la miséricorde et à la grâce. Rostand aurait été inspiré par cette réplique pour son poème, évoquant tours-à-tours la notion de destin, de chance, et de justice qui sont des thèmes souvent abordés par Shakespeare ? Nous ne donnerons pas de réponse certaine quant à la référence de Rostand.

7Id., p.700. Ici, on peut penser au personnage du fou, notamment dans Le roi Lear, où ce dernier entretient une relation très proche avec Lear. Citer en référence le fou permet de faire un rapide parallèle avec la folie chez Shakespeare. Michel Foucault disait que « La vérité de la folie, c’est d’être intérieure à la raison, d’en être une figure, une force ». Et c’est précisément le rôle du fou, qui, parce qu’il est justement jugé fou par ses semblables, adresse les plus tranchantes vérités à ses maîtres. Rostand cherche à décrédibiliser la loyauté et la parole du biographe. décrédibiliser la loyauté et la parole du biographe.


En savoir plus sur

Abonnez-vous pour recevoir les derniers articles par e-mail.

Tags:

A votre plume…