Rostand, le réconciliateur?

Les premières émanations du mouvement romantique en France trouvent leurs sources dans les réactions contre le classicisme et ses règles, notamment au théâtre.

Au XVIIIe siècle, Denis Diderot brise, avec le drame bourgeois, les conceptions aristotéliciennes. Pourtant, Pierre Corneille déjà critiquait ces règles contraignantes. En 1637, il publiait l’une de ses plus célèbres pièces : Le Cid. Or, à sa parution, l’Académie Française fustige la pièce. Cette dernière ne semble pas, en plus de ne pas honorer la bienséance, respecter la sacro-sainte règle des trois unités que Corneille déjà critiquait : le temps, l’action, et le lieu1.

Edmond, dans Les Deux Pierrots, construit une figure tragique de Pierrot qui est forte de sens. Il utilise le personnage de Pierrot et permet de l’insérer dans une double perspective intéressante et originale qui pourrait enfin réconcilier romantisme et classicisme : Un clin d’oeil à ce mouvement du début du XIXe siècle par l’illustration d’un personnage au destin tragique et inaccompli, qui aurait peut-être pu combler Colombine s’il avait su rire (« Alors, si j’avais ri, vous m’aimeriez ? »1), et un autre à ce mouvement du siècle des saints où la comédie italienne avait bercé les pièces de théâtre, dont celles de Molière notamment.2

Denis Diderot, par Louis-Michel van Loo, 1767

Et puisqu’il s’agit de rompre en visière avec les conceptions – de toute évidence dépassées – de l’histoire littéraire, il convient de citer un ouvrage collectif d’universitaires qui s’intéresse à l’image et à la réception du dramaturge Molière au XIXe siècle. Molière des Romantiques, puisqu’il s’agit bien du nom de l’ouvrage en question, se pose comme une étude réalisée à plusieurs mains. Dans l’« avant-propos », Georges Forestier1 écrit :

L’histoire littéraire s’est longtemps plu […] à susciter [une opposition] entre les romantiques et « les classiques ». Ce qui revient à épouser une longue tradition antiromantique selon laquelle Hugo, Vigny, Dumas, Musset, Gautier, Sand et leurs camarades auraient été de farouches opposants au théâtre du Grand Siècle[…]. On sait pourtant aujourd’hui que les romantiques ne s’opposent pas aux auteurs classiques, bien au contraire : Stendhal refuse de choisir entre Racine et Shakespeare ; Hugo écrit une pièce dont Corneille est le héros […] ; Musset écrit « Une soirée perdue » en hommage à l’auteur du Misanthrope et George Sand lui consacre une pièce…2 C’est au classicisme que les romantiques s’en prennent, quand ce dernier […] érige en norme absolue du goût la séparation entre les genres, le respect des règles et la hiérarchie des registres.3

Cette étude est intéressante puisqu’elle ne dissocie plus la production du XVIIe et celle du XIXe. Les auteurs de Molière des Romantiques abordent l’exploration d’une tristesse revendiquée par Molière, sous-jacente à son comique, notamment manifestée par la portée tragique de certains personnages de Poquelin4. Précisons que c’est dans une mélancolie similaire que Rostand poétise parfois5. D’ailleurs dans une dynamique de rapprochement entre Edmond Rostand et le romantisme, il faut préciser que l’auteur s’inspire de Molière, et en particulier de l’une de ses pièces phare : Dom Juan, ou le Festin de Pierre (1682).

Molière, dans La Mort de Pompée de Corneille, attribué à Mignard, 1658

Dans son article « Rostand et la préciosité », Myriam Dufour-Maître établit un lien clair entre l’auteur de Cyrano et ce mouvement d’élégance qui caractérise le XVIIe siècle:

Situé dans ce « siècle de Louis XIII » qu’ont imaginé les romantiques, […] Cyrano participe des « commencements d’une grandiose histoire littéraire ». […] La préciosité se trouve alors définie comme un art perdu de la conversation du grand monde sous l’égide des femmes. […] Emile Faguet, dès 1910, fait de Rostand un « romantique français de 1630, « un précieux », « pourvu d’une imagination gaie, drôle, […] qui se moque du précieux, avec les procédés mêmes du précieux

De la Sylvette des Romanesques à Doralise, en passant par Melissinde et Roxane, Rostand montre très classiquement des esprits féminins qui veulent vivre les romans. […] Rostand montre avec sympathie des personnages capables à la fois de se prendre à l’illusion, de la découvrir et d’en cultiver lucidement le charme.1

1Professeur émérite de littérature française depuis 2020, ayant enseigné à La Sorbonne.

2On pourrait même dire que Rostand conclurait cette longue liste d’auteurs romantiques en réconciliant la préciosité, le sublime classiciste et l’épanchement romantique et personnel.

3« Avant-Propos », p.6, dans Molière des Romantiques, sous la direction d’Olivier Bara, Georges Forestier, Florence Naugrette et Agathe Sanjuan, 2018

4« il est remarquable que le comique du Tartufe et du Misanthrope, par son extrême profondeur, et, si j’osais le dire, par sa tristesse, se rapproche beaucoup de la gravité tragique » écrit Chateaubriand (id. p.21). Georges Forestier met en perspective les dires de Chateaubriand à la page suivante. En lien avec La Dernière Nuit de Dom Juan, le dernier acte de Dom Juan de Molière catalyse l’aspect tragique de cette comédie où Molière met en scène son personnage principal emmené aux enfers par la Statue du Commandeur.

5Voir dans ce livre « Le héros rostandien et son histoire entre panache et échec » et « Quand Rostand songe à un vieux crocodile et à un coq… ».

1Id. p.239

2 À ce propos, c’est Molière le premier, au XVIIe, qui fait apparaître Pierrot dans Dom Juan, sous les traits d’un paysan. Il courtise en vain Charlotte en lui narrant son exploit d’avoir sauvé le vil séducteur de la noyade. Rostand aura su conjuguer les majestés de ces deux mouvements culturels phares : il écrira : La Dernière Nuit de Dom Juan.

1La règle des trois unités, dans le théâtre classique, prévoyait une unité d’action (une seule intrigue), une unité de temps ( la pièce devant se dérouler en vingt quatre heures maximum) et un seul lieu.

  1. « Rostand et la préciosité », DUFOUR-MAITRE, Myriam, RHLF, n04, décembre 2018 ↩︎

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