L’Art de Rostand s’apprécie et se concrétise par la toute-puissance du rêve. Il devient un instrument, voire le matériau incontournable de son œuvre. C’est par le rêve que Rostand remodèle Savinien Cyrano en un chantre de la franchise, de l’amour déçu, et de l’esthétique libérée et sans entrave, qu’il était déjà, mais en moins romancé, deux cents ans plus tôt. Rosemonde Gérard disait qu’Edmond Rostand ne lisait aucun des romans liés à l’histoire qui environnait le thème qu’il avait choisi pour ses œuvres, « craignant toujours de troubler ou d’encombre son propre rêve »1. Nous l’avons dit, Edmond complexait sur son nez. En lui soufflant l’existence de cet auteur de petite renommée, le professeur de Lettres qu’il eut à Marseille permet à son élève de se projeter dans son recueil en un défenseur, ou un « chevalier errant de l’art », selon l’expression des Musardises2.

Dans ce recueil, Edmond déroule déjà la notion d’un rêve à devoir cercler de rimes – la difficile tâche d’un poète –, et ce, dès 1890, en particulier dans un poème nommé « Les Nénuphars ».
C’est notre décevant métier
De ciseler leur sertissure,
D’enclore notre rêve entier
Sans mutilement, sans froissure
Dans un moule toujours étroit
Que notre patience lime
Et façonne d’un tour adroit
Avec la cadence et la rime3
Chose étrange, après l’échec du Gant Rouge, Rostand se promit de ne plus écrire d’œuvre en prose. Ce qu’il fit d’ailleurs. Toutefois, il semble que le vers poétique ne convienne pas non plus à totalement rendre compte de l’Idée qu’il voulait transmettre. Raison pour laquelle ce même poème contient ces vers : « Il est des pensers très subtils / Qu’avec des mots on ne dit guère »4.
Ces « pensers » sont assimilables au rêve de Rostand, un rêve malgré tout perclus par une forme. Un rêve qui s’étouffe et finit par ne plus vivre, finalement.5 Dans un autre poème supprimé écrit certainement avant la rencontre avec Rosemonde, « La Chapelle », Rostand évoque une nouvelle fois le rêve, cette entité qui le rassure, et imagine que celle qu’il aimera habite ce même rêve.
Car mon Adorée au front de madone6
Habite un pays des plus fabuleux,
Le pays du Rêve où n’atteint personne,
Où vous fleurissez, camélias bleus !7
L’auteur de La Samaritaine aura explicité son lien au rêve lorsqu’il reparaîtra, des années plus tard au collège Stanislas, fort de son succès, exhortant les élèves à être « de petits Cyranos ».8

Cyrano représenté pendant son duel contre Valvert
Au début de sa pièce La Princesse Lointaine, Jaufré Rudel chante et poétise la légende de Mélissinde, princesse de Tripoli. Il est tombé amoureux d’une légende, d’un mythe, et donc d’un songe. D’ailleurs, les pièces suivant Les Musardises donneront aussi au rêve une place centrale.
D’abord, La Princesse Lointaine. En premier lieu, par une parole de Rudel : « Vivre sans rêve, qu’est-ce ?9 ». Ensuite, si l’exhortation aux songes est maintenue par le développement d’une intrigue fondée sur deux êtres qui s’aiment mais qui ne se sont jamais vus, Rostand insuffle dans sa pièce une forte critique de la réalité. Le personnage de Squarciafico est le prototype du vil et du profiteur. Lorsque Mélissinde s’apprête à rejoindre Rudel sur le point de mourir, Squarciafico se plaint du fait que le voyage qu’elle s’apprête à faire n’a pas grand intérêt. Et maintes fois, les personnages de la pièce critiquent ce personnage10, comme Bertrand, en aparté :
BERTRAND, à lui-même.
Ils ont compris pourtant, les humbles mariniers !
Mais lui, ce trafiquant, ce dernier des derniers,
Dans sa laide cervelle étroite et mercantile,
Déshonorait l’idée en la rendant utile !11
À l’acte trois, une discussion entre Mélissinde et Sorismonde est révélatrice de l’état d’esprit de la princesse et nous permet de renforcer notre propos sur l’opposition manifeste chez Rostand entre le rêve et la réalité. Sorismonde a bien remarqué que la princesse s’intéressait à Bertrand, et cette dernière s’emporte :
MÉLISSINDE
Ah ! tes façons d’arranger tout sont désinvoltes !…
C’est vrai que cependant j’ai d’obscures révoltes
À m’en aller vers lui, blême, près au tombeau,
Au lieu de garder l’autre ici, vivant et beau !
SORISMONDE
Défaites donc un lien chimérique, madame !
Restez et reprenez votre liberté d’âme !
Puisque vous aimez l’autre, – eh ! qui vous interdit ?..
MÉLISSINDE
J’aime l’autre ? – Ah ! c’est vrai, c’est vrai, je te l’ai dit !
SORISMONDE
Cet amour vous désole. Et moi, j’en suis ravie,
Car vous sortez du rêve et rentrez dans la vie !12
La matérialité est donc à bannir dans le rêve rostandien. Mélissinde, elle, se complaît presque dans ce rêve d’être aimée « en ne connaissant point ». Ailleurs, la princesse fustigeait ouvertement la raison :
La raison est stupide et ne croit qu’au normal,
Et n’admet que le bien tout bien, le mal tout mal !
Ah, il y a pourtant bien des mélanges troubles !
Il y a bien des cœurs désespérément doubles !
Celui dont si longtemps mes rêves furent pleins,
Celui qui meurt pour moi, je l’aime, je le plains,
Et l’autre je l’adore ! et ma souffrance est telle
Qu’il me semble, mon âme, entre eux, qu’on l’écartèle !14
En s’investissant donc avec Bertrand, qu’elle a vu cette fois, elle donne du pragmatisme à ses songes, à ses sentiments, sortant donc du rêve. Ainsi, Rostand aura toujours été un poète rêveur. Suivant ses modèles allant de Victor Hugo jusqu’à Musset15, Edmond s’inscrit dans l’histoire littéraire par son ambition, mais aussi dans la façon dont il rompt avec la temporalité et la mode littéraire du moment. Devenu presque du jour au lendemain poète national, Rostand gardera pour lui, comme Cyrano, son rêve. Le rêve, moteur puissant d’une poésie aussi inutile que l’action cyranienne, mais moteur d’une sensibilité quoiqu’il en soit. Philippe Bulinge écrit :
Rostand et dans une certaine mesure ses personnages parce qu’ils sont des doubles de lui-même, sont […] écrasés par le poids de l’histoire littéraire.16
Dès lors, Rostand se fond dans l’image et dans l’histoire des personnages qu’il crée. Dans Têtes couronnées, Robert de Montesquiou, auteur célèbre contemporain de Rostand, précisait : « L’auteur de Chantecler, j’ai lu cela, aurait, dit-on, affirmé dans une interview, que ce personnage le mettait en scène[…]17».

Aussi, le Rostand-poète des Musardises est-il aussi lui-même un personnage ? Ne l’oublions donc pas, Edmond rêve et se rêve. Dans l’Aiglon, la dynamique du rêve est reprise, notamment au cours de ce vers : « Je ferai… je ferai… je veux faire… je rêve…18 ».

Portrait de Sarah Bernhardt dans L’Aiglon, costume de Jacques Doucet
Dans son édition présentée de L’Aiglon, Sylvain Ledda précise qu’Edmond avait imaginé un septième acte dont deux sonnets font preuve, à l’issue de la pièce. Dans le deuxième, Rostand écrit : « Dors ! Mais rêve en dormant que l’on t’a fait revivre »19. Double occasion pour le poète dramaturge : celle d’honorer le duc de Reichstadt et de le présenter comme tous ses héros, rêveur, et celle de marquer l’importance d’honorer un homme dévoré par l’échec, que la gloire aura ignoré.
Nous avons constaté l’affection de Rostand pour Molière avec, entre autres, La Dernière Nuit de Dom Juan. Il apparaît que cette dynamique du rêve chez Rostand puisse aussi découler d’une vision plus romantique de Poquelin. Dans Molière des Romantiques, le chercheur Georges Forestier met en perspective une lecture romantique du dramaturge classique réalisée par Victor Hugo dans Les Proses Philosophiques de 1860-1865. Hugo dit que l’on voit « la toute puissance du rêve » « envahir Molière »20. Il précise juste après les applications dans son théâtre en justifiant que cela ajoute à « sa sagesse ». Rostand utilise, in fine, le rêve comme un matériau poétique qu’il insuffle dans beaucoup de ses productions poétiques et théâtrales, si ces deux-là ne font pas qu’une seule et même entité. Toutefois, Rostand va catalyser cette approche d’un destin où son héros brille dans une défaite inéluctable.
Ainsi, aimer Rostand, c’est aussi savoir se rêver. Puissions-nous ne pas nous oublier dans le rêve!…
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1Cité par Thomas Sertillanges dans Edmond Rostand ou les couleurs du panache, Ed. ATLANTICA, 2020, p.300. L’auteur nuance ce propos en mettant en avant la documentation dont l’auteur s’était entouré lors de la création de L’Aiglon ou de sa connaissance des œuvres de Savinien Cyrano.
2Op.cit., « Dédicace », p.7.
3Op.cit. L’Œuvre Poétique, p.228
4Id., p.228
5« La rime est soumise, et le mètre… / Qu’importe ! Puisqu’il ne vit plus, / Le Rêve qu’on voulait y mettre », Id. p.229
6Cette assertion précise déjà l’étonnante façon dont Rostand conçoit la relation amoureuse, une conception quasi maternelle. Il écrira à Rosemonde : « Je vais à vous ainsi qu’à sa mère un enfant !… ».
7Id., p.234
8ROSTAND, Edmond, L’Œuvre Poétique, Le Cantique de l’Aile, pp 355-359, Ed. TRIARTIS, 2018.
9Op.cit. La Princesse Lointaine, (I,4)
10C’est le cas notamment de Mélissinde quand Le Chevalier la maintient dans son palais, ou bien encore des marins amis de Rudel lorsque Squarciafico tente de les mettre au courant de l’idylle de Bertrand, l’accusant de mentir et de blasphémer.
11Id. (III,4)
12Id., (III,6)
13Voir sur ce site notre propos sur Les Musardises.
14Id., (III,6)
15Voir sur ce site le lien entre Rostand et les auteurs Musset et Hugo
16Op.cit., Les Musardises, p.18.
17Op.cit., Têtes couronnées, pp. 37-38
18Op.cit. L’Aiglon, (V,2)
19Id., p.394
20Op.cit. Molière des Romantiques, p.22
A votre plume…