Le nouveau film de Michel Leclerc….

L’alliance saisissante entre le lustre du Grand Siècle et la bravoure cyranienne nous aura-t-elle séduit?
Le film de Michel Leclerc se veut l’âme d’un pastiche saisissant prenant comme point de départ une uchronie revendiquée sur le ton d’un humour bienvenu et suggéré par le texte, avant le film. Ce dernier prend place en 1651, pendant les évènements de la Fronde. D’emblée il faudra préciser au lecteur non averti: Non, jamais Savinien n’aura fréquenté d’aussi près le Dauphin, futur Louis XIV. Et pourtant, la promesse paraît saisissante, et remporte, à mon humble avis, l’audace qu’aura toujours mis en avant Savinien.
L’uchronie
Je l’ai mentionné: tout part de là. Il faudra le préciser comme une référence parcourant le film, Alexandre Dumas, et surtout son oeuvre, est mentionné en filigrane durant quelques répliques du film. Je le citerai ici: << On peut violer l’Histoire à condition de lui faire de beaux enfants.>>. Or, pour une fois, je pense que nous n’aurons pas un émerveillement hypocrite à faire jaillir de la découverte d’un nourrisson, comme pour rassurer la courageuse mère qui l’aura mis au monde. Effectivement, le film est un bel enfant, si l’on se souvient de toujours le considérer sur le ton uchronique.
Les jeux
Évacuons, je vous prie, d’emblée, la performance de Frank Dubosc dans le rôle attendu de D’Artagnan. La bande-annonce du film ne laissait espérer aucune rassurance, et le visionnage du film l’aura enterrée. Le choix de camper un D’Artagnan vieillissant est une bonne chose. Toutefois, ce D’Artagnan là n’a pas la vertu de son panache. C’est un vantard, rappelant l’humoriste qui est derrière le costume à chacune de ses répliques. Durant le générique de fin, on présente une amourette entre lui et Anne d’Autriche, mère inquiète du futur roi Soleil. Ce dernier efface le triomphe fictionnel des Trois Mousquetaires à son seul profit pour briller devant une reine charmée par une cause qui nous reste, à nous spectateurs, encore inconnue, tant le jeu de Dubosc fait de D’Artagnan une baudruche dont le lustre est dorénavant très loin derrière.
Artus, maintenant. Eh bien, j’allais presque écrire: <<Une révélation!>> mais c’eût été ternir la capacité de l’acteur/humoriste à nous avoir déjà séduit par des rôles au cinéma par le passé. Il l’avait lui-même avoué au micro de Belle Époque, sur France 2: << Quand on pense à tous les gens qui ont mis ce nez avant, évidemment qu’on est très fier.>>. Et il le peut, car il est très convaincant dans le rôle de Savinien, qui lui va à merveille. Artus avait déjà pastiché ( ou parodié) Rostand dans un de ses sketchs avec la Tirade des culs. Il faut le dire, l’acteur donne au personnage de Cyrano ( le vrai, cette fois!) une sorte de présence romantique qu’il me conviendra de développer plus encore dans la suite de cet article. Et, pensez bien, chers lecteurs, quand on sait la passion que je voue au romantisme, c’est une aubaine!
L’acteur campant Jean Baptiste Poquelin, Némo Schiffman, réalise un travail digne de ce nom, même si, à titre tout à fait personnel, je trouve cette représentation de Molière assez agaçante, mais c’est un détail!
Nils Hamel-Brochen, qui joue le Dauphin, est plutôt convaincant, et sait même montrer ses talents d’acteurs par la diversité des masques qu’il arbore dans le film. Ils sont au nombre de deux. Cet article a la volonté de se cantonner à ces quatre comédiens.
L’Esprit Cyrano
On l’a déjà mentionné, mais le Cyrano qui évolue dans cette histoire est assez bien retranscrit. On le découvre dans une demeure implantée dans un décor naturel mais neutre qui pourrait éventuellement rappeler le paysage bergeracois, mais dans une teinte très légère. Il représente bien le fameux << démon de la bravoure >> qu’on dit qu’il était, au XVIIe siècle. Plusieurs combats voient s’affronter Cyrano à d’autres bretteurs plus ou moins habiles et toujours Savinien sait soit tirer son épée soit infliger le poing. On évoque en filigrane La Mort d’Aggripine, et une référence est faite aux sélénites qu’on retrouve dans Les États et Empires de la Lune.
Allant bienheureusement dans l’air du temps, on présente aussi — et on prend parti — l’intimité de Savinien. Plusieurs fois, des références à une possible homosexualité sont esquissées. L’exemple nous vient par l’intermédiaire d’une scène où l’on va pendre un pauvre diable pour la raison qu’il a une préférence pour les Hommes. Bergerac va le faire s’évader, faisant appel à son panache légendaire qu’Edmond avait théorisé deux cent ans plus tard. On a l’impression aussi que l’homosexualité de Savinien aurait du mal à percer dans le for intérieur de l’écrivain bretteur. Il apparaît, c’est mon avis, assez mal à l’aise quand le presque libertin ( un siècle avant!) Molière l’approche parfois dans certaines scènes réalisées à deux, qui demeurent, toujours à mon humble avis, assez maladroites il faut bien l’avouer.
On a voulu faire une référence au Cyrano de Rostand, en particulier dans la forme d’un triangle amoureux timide entre la comédienne Béjart, Poquelin et Savinien. Dans une scène, l’auteur du Pédant Joué écrit une scène en abyme pour les deux comédiens qui jouent deux comédiens qui s’aiment difficilement et qui sont eux-mêmes campés par deux comédiens. On ressent ici, et du propre aveu du personnage joué par Artus, un <<manque>> d’amour et tout l’intérêt dramatique d'<<être celui qui souffle — et qu’on oublie! (V,6)>>. Toutefois, ce n’est pas la meilleure bravoure de Leclerc qui se perd un peu dans cette scène, qui n’est pas suffisamment étoffée, et qui arriverait presque à brûle pourpoint.
On a décidé de respecter la fin de Cyrano, en particulier par le fait de le rendre victime d’un coup de bâton en bois dont une enseigne aura terminé le travail. On voit l’acteur Artus vagabondé dans des rues étroites et historiquement charmantes qui illustre correctement le chant du cygne d’un bretteur valeureux.
Le film d’ailleurs souffre de quelques scènes dont on comprend la présence mais qui sont soit très répétitives, soient un peu longues. On peut toutefois le lui pardonner. La romance entre Béjart et Molière est un peu praline, celle des romantismes qu’on ne préfère pas laisser à la postérité, et la révélation de Poquelin comme quoi il devrait tout à cette comédienne arrive un peu comme un cheveu sur la soupe. Il faut toutefois reconnaître que le film a le mérite de montrer que ce dernier sait écrire et qu’il excelle en comédie.
Un ajout particulier du film sur la dimension cyranienne est le lien filial. On n’a connu aucun enfant à Savinien, et du fait de sa vie aventureuse, on n’imagine finalement peu l’Homme faire profit de la paternité, même quand elle est suggérée par l’intermédiaire d’un tutorat bien amené. Il faut néanmoins reconnaître que cet ajout est intéressant, bien qu’il déplaira — comme bien d’autres libertés — aux plus zélés de l’Histoire. Intéressant, et même émouvant puisque le choix a été de faire mourir Cyrano ( un peu plus tôt que prévu par la vérité historique) dans les coulisses de la cérémonie d’un Louis XIV intronisé en larmes sachant la perte de son précepteur et ami. Il faudra toutefois, même si elle est écrite avec des doigts de fée, oublier la camaraderie intime démontrée une dernière fois ici avec Molière, qui est surfaite et non-avenue. Et c’est bien dommage! Car considérant toute la bataille légitime autour de la cause LGBT, il y aurait eu fort à faire avec Savinien sur ce domaine-là, sans bien sûr que cela ne l’emporte sur le reste du panache du personnage.
<< L’État, ce sera (bientôt) moi>>
Évoquons dorénavant tout l’aspect lié au Dauphin. Le parti-pris de Leclerc est intéressant puisqu’il fait voyager Louis Dieudonné dans une troupe de comédiens à un âge qui frôlera bientôt la majorité. Or, on sait tout l’attachement que Louis XIV avait pour l’art et sa mise en valeur, même si elle était censée servir son pouvoir rayonnant. C’est une belle justification qui, par certains chemins par laquelle elle passe, peut parfois être un peu abrupte mais qui, pour moi, est tout à fait bienvenue.
Suzanne de Baecque campe Anne-Marie Louise d’Orléans, connue sous le pseudonyme de La Grande Mademoiselle, cousine du futur roi, et qui trempe allègrement dans les complots pour le pouvoir, beau clin d’œil à celle qui avait joué un rôle pendant la Fronde, et qui pour cela, fut exilée trois ans en Bourgogne.
Le film insiste aussi sur les légendes autour du règne louis-quatorzien, en particulier avec celle qui consiste à dire que le roi aurait eu un jumeau, que certains lui ont confié l’identité de l’Homme au Masque de Fer dans certaines autres adaptations filmées. C’est là tout l’identité de Michel Leclerc qui joue, comme à son habitude, sur la communication manifeste entre différentes couches du peuple, puisque le sosie du roi vient du peuple et n’est pas adapté à l’étiquette.
En bref…
Il s’agit là d’un bon film que j’ai pris plaisir à voir, malgré certaines longueurs. Rares sont ceux qui illustrent le vrai Savinien. On avait eu droit à quelques adaptations du Cyrano rostandien, mais pas du Savinien lui-même. Il me fallait donc rendre hommage au <<démon de la Bravoure>> ! Et l’hommage est convaincant, même si certaines références amenées maladroitement et le choix de l’uchronie risque de lui faire perdre des plumes auprès d’une critique qu’on sait, presque par nature, toujours honteusement assassine. Je vous conseille grandement le déplacement au cinéma, pourvu que vous bénéficiez comme moi, d’un calme olympien — si rare de nos jours à l’avènement du diabolique portable qu’on ne peut pas ne pas consulter — et d’une quiétude absolue.
A votre plume…