Cinq années avant sa mort, Savinien Cyrano se met à la rédaction d’une oeuvre singulière tout en étant à la fois tout à fait digne de ses visions du monde.
Dans ce récit d’autofiction, Savinien est donc bien le personnage principal de son propre récit. Thomas Sertillanges avait déjà présenté les différents moyens par lesquels Cyrano s’y était pris pour rejoindre la Lune. L’essai des fioles de cristal de rosée n’est pourtant pas concluant. Cyrano se retrouve en Nouvelle-France, où il y rencontre son gouverneur, Charles de Montmagny.

La machine à fusée lui permettra (enfin!) de rejoindre la Lune. L’astre lunaire va le faire considérablement rajeunir. Savinien n’est plus qu’un jeune adolescent. Il est pourtant exclu du paradis terrestre, là où il était arrivé, parce qu’il réfute toute religion.
Emprisonné, il échange avec le Démon de Socrate, une sorte de génie comme on se les figure dans les films de fiction lorsque les personnages principaux sont soumis à des dilemmes éthiques. Sur la Lune, on ne mange que de la fumée. Quant à la monnaie d’échange? Eh bien… ce sera le poème ! Voilà ce que découvre Cyrano en échangeant avec des Séléniens, les habitants de la Lune, qui ont cette étrange habitude de marcher à quatre pattes. Étrange, ai-je dit? Erreur ! Car c’est bien Cyrano qui est pointé du doigt pour n’être qu’un bipède et le manifester.
Il est alors décrété que ce Cyrano n’est nul autre qu’un singe, et qu’il doit se comporter comme tel, car telle est sa condition. Il sera la femelle d’un autre être considéré comme singe, un espagnol.
Le cas de Cyrano interroge. Un procès est donc organisé. Quelle est donc cette drôle d’espèce qui marche sur deux pattes ?! On le blâme d’avoir signifié que la Lune n’était qu’un astre de la Terre. Son amende sera de réparer l’offense en prétextant le contraire, avant d’être relâché. Un châtiment exemplaire, dis donc !
Après quelques divers échanges avec des professeurs d’Académie et autres gens de cette Lune, c’est le Diable qui lui permet de revenir au sein de son foyer.
Ce qui peut tout à fait saisir dans ce récit, c’est ô combien Cyrano s’emploie à mettre en cause tous les piliers de son siècle. Avec Montmagny, il discute de l’héliocentrisme, ouvertement critiqué à son époque. Avec le jeune homme qu’il rencontre avant de rentrer, l’évocation du sexe chez les séléniens ou bien encore la négation de l’immortalité de l’âme fait de Savinien un homme conspué par une Église plus puissante que jamais. Nous avons ici affaire à un texte provocateur qui remet en question les grands préceptes enseignés. Sur la Lune, tous finissent brûlés, dans un temps où l’enterrement est le symbole le plus religieux qui soit. Le Philosophe sentant sa mort venir convie ses amis lors d’un banquet joyeux. A l’issue de ce dernier, on pratique une anthropophagie décomplexée qui a pour but de partager les connaissances dudit penseur.
Quand un de nos philosophes est venu en un âge où il sent ramollir son esprit, et la glace des ans engourdir les mouvements de son âme, il assemble ses amis par un banquet somptueux ; puis ayant exposé les motifs qui l’ont fait résoudre à prendre congé de la nature, le peu d’espérance qu’il a de pouvoir ajouter quelque chose à ses belles actions, on lui fait ou grâce, c’est-à-dire on lui ordonne la mort, ou un sévère commandement de vivre. Quand donc, à la pluralité de voix, on lui a mis son souffle entre ses mains, il avertit ses plus chers et du jour et du lieu : ceux-ci se purgent et s’abstiennent de manger pendant vingt-quatre heures ; puis arrivés qu’ils sont au logis du sage, après avoir sacrifié au soleil, ils entrent dans la chambre où le généreux les attend appuyé sur un lit de parade
Au-delà de l’aspect provocateur, c’est bel et bien dans un cadre singulier et inventif que nous plonge Savinien. En guise d’exemple, les livres de la Lune sont comme de petites boîtes qui s’assimilent peu ou prou aux actuels livres audio que nous connaissons aujourd’hui.
C’est un livre où, pour apprendre, les yeux sont inutiles ; on n’a besoin que d’oreilles. Quand quelqu’un donc souhaite lire, il bande, avec une grande quantité de toutes sortes de clefs, cette machine, puis il tourne l’aiguille sur le chapitre qu’il désire écouter, et au même temps il sort de cette noix comme de la bouche d’un homme, ou d’un instrument de musique, tous les sons distincts et différents qui servent, entre les grands lunaires, à l’expression du langage.
Avec ce texte tout à fait très bien, Savinien se pose, quelques temps après Lucien de Samosate, comme le précurseur de la science-fiction dont Gernsback ou Wells seront de grands symboles.
A votre plume…