Parler d’engagement stricto sensu chez Edmond Rostand est une réelle gageure. L’auteur n’est pas à proprement parler « engagé » dans la société dans laquelle il vit et a toujours refusé de parler d’engagement. Lors de la création de L’Aiglon, et craignant que la pièce ne soit récupérée politiquement, Rostand place en paroles liminaires de l’édition :
Grands dieux ! Ce n’est pas une cause
Que j’attaque ou que je défend1…
Et ceci n’est pas autre chose
Que l’histoire d’un pauvre enfant ».

Eugène, le père de Rostand, a toujours été engagé socialement dans la ville de Marseille… ( coll Villa Arnaga)
Toutefois, dans Les Musardises et plus tard dans les œuvres qui suivront, le lecteur peut noter quelques revendications assumées qu’il parait opportun de préciser et d’expliciter. D’emblée, on imagine mal Edmond, élevé dans une famille à l’appartenance politique assumée, revendiquer par ses écrits un engagement pour une cause, si ce n’est éventuellement celle de Bonaparte ou de la République.
En revanche, on peut imaginer que Rostand fasse preuve d’une certaine philanthropie. Le marseillais est conscient du caractère primaire de son premier recueil de poésies. Dans « Au lecteur », il qualifie son écrit de « poétiques essais ». Plus tard, dans Chantecler, il ne niera pas toute l’efficacité de ces mêmes essais : « Ne prends pas des essais pour des diminutifs, / L’âme des coutelas rêve dans les canifs […]2».
Tout conscient de la réelle vocation de l’artiste, Rostand n’hésite pas une seconde à manifester sa philanthropie, lorsque sa neurasthénie le lui permet. En cela, nous pouvons parler d’engagement, qui peut ici être assimilable à une forme de combat. Lors de la guerre 14-18, rappelons que Rostand s’est engagé auprès d’un hôpital pour assister les soldats blessés au combat. Dans son ouvrage Têtes couronnées, Robert de Montesquiou dresse quelques anecdotes tranchantes au sujet d’Edmond, fustigeant notamment la popularité dont il était l’objet. Une toutefois met bien en avant cette philanthropie et retient notre attention. Montesquiou évoque le retour d’un rapporteur de la Popularité Nationale :
Une des formes de cette simplicité consiste, en effet, à faire, ou laisser vendre, dans les couloirs d’un lieu public, des cartes postales, sur lesquelles un portrait de l’auteur, en Académicien, s’accompagne de cette humble formule : « Tel jour, de tel mois, de telle année, Edmond Rostand est venu à l’Université Populaire, et devant des centaines de familles ouvrières, unies dans le culte de la poésie, il a dit quelques-unes des plus belles pages de son œuvre. »3
Que cela plaise ou pas à Montesquiou, Rostand choisit aussi de s’adresser à toutes les couches sociales. Dans Les Musardises, la défense de l’artiste et de ses fonctions apparaît plusieurs fois. Nous citerons « Joujoux4». La notion de combat intervient aussi chez le poète pour dénoncer l’injustice. Dans « Joujoux », le pathos est ici incarné par une dynamique sociale. Rostand représente de pauvres enfants extasiés devant la vitrine d’un magasin de jouets. Des jouets qu’ils ne peuvent pas se payer. Rostand définit par le poème une dynamique dramatique du spectacle dans laquelle les enfants sont spectateurs. L’auteur va intensifier le parallèle pathétique présent entre le fait qu’« une dame dans la boutique fait marcher un ours mécanique5 » ou encore qu’une demoiselle « entoure avec de la ficelle un grand paquet », qu’un monsieur « achète un théâtre » et puis ces enfants qui « restent dans le vent qui siffle6» où « tous vont, risquant la gifle, être en retard ». Ainsi, c’est par la poésie que Rostand compte influencer, et c’est par sa poésie que le lecteur s’émeut de constater l’injustice subie par « chaque moutard ».

Pendant que de miséreux enfants contemplent des joujoux dans les boutiques, d’autres apprennent à coudre… une autre époque… (Richard Hall, La Classe manuelle. École de petites filles (Finistère), 1890, huile sur toile, 85 x 142 cm, musée des Beaux-Arts, Rennes.)
Plus tard, « Cauchemar7 » sera aussi un signe de la défense de la cause de l’artiste, de son symbole et de ce qui l’inspire. On retrouve la notion d’engagement dans ce poème. L’auteur se veut défenseur de la nature dans ce cauchemar qu’il imagine où toute une société serait alors emportée par ce désir farouche d’abattre tous les arbres par manque de papier. L’auteur se veut critique d’un système établi au XIXe qui est celui de l’écriture industrielle : « Car le nombre croissant des écrivains profonds, / Puissants, probes, nouveaux, sincères, purs, utiles, / Devient supérieur au nombre des chiffons / Que trouvent les crochets dans l’ordure des villes !8 ». Pour cela, il se sert même des vers d’Hugo et de Racine afin de rendre son cauchemar plus métaphorique encore.
Dieux ! que ne suis-je assise à l’ombre des forêts !9»
Soupira vainement la Phèdre de Racine.
On entendit gémir le grand vers de Hugo:
« Les pourpres du couchant sont dans les branches d’arbre !10»
Les branches n’étaient plus, ô pourpres, qu’un fagot,
Et vous faisiez mentir l’alexandrin de marbre ! »
Alors qu’il court un chemin pour finir écrasé dans un dos de livre, le lecteur comprend très vite que ce cauchemar, qui pourrait passer pour une simple histoire, suggère une double lecture, nuancée qui stigmatise l’abattage des arbres. En effet, cette double lecture concerne à la fois une prise de position en faveur de la nature mais aussi des considérations contre les écrivains « chiffons ». Un des premiers pieds de nez provocateurs de Rostand, étonnant et à la fois témoin de tout son panache.
Il conviendrait de citer un autre poème qui sied à la démonstration de cette forme d’engagement citée ci-dessus. C’est l’heure des « Exercices11 » ! Rostand exprime dans ce poème une antithèse filée qui perdure dans tout le poème. C’est une véritable exhortation à la volonté : « Veuillons pour vouloir. La chose / Importe peu ! Mais veuillons !12 ». Il se sert d’ailleurs de cette exhortation pour donner une leçon par endroits à son lecteur : « Veuillons franchir un obstacle, devenir tireur adroit, / organiser un spectacle, faire respecter un droit ». Rostand se pose ici comme défenseur de la volonté qui représente un pan entier de son écriture. Dans Cyrano de Bergerac, C’est la volonté qui pousse Cyrano à toujours être plus ferme dans ses opinions et sa morale. À ce propos, c’est la signification même de Cyrano que de lutter. Il désire « faire respecter un droit » : celui que de « rêver, rire, passer, être seul, être libre…13», mais il veut aussi l’amour, qui lui est impossible ; celui de Roxane, qu’il n’obtiendra qu’à l’heure de sa mort. Dans Chantecler, toute l’intrigue de la pièce se fonde sur la volonté propre du coq de faire se lever le soleil. Encore une fois, l’œuvre de Rostand est une œuvre d’exhortation, qui se précise avec les années et la maturité quand il s’agira, dans Le Vol de La Marseillaise, de défendre l’honneur des français mis en péril lors de la première guerre mondiale. Dans un poème, « Les laquais du cirque », Rostand utilise des mots très durs pour qualifier la maison Hohenzollern, d’où provient l’empereur Guillaume II de Prusse :
Le cirque Hohenzollern, successeur d’Hagenbeck,
Arrondit une cage au monstrueux arôme.
L’Aigle Noir, que présente en liberté Guillaume,
Happe la viande rouge, au vol, d’un coup de bec14

Le Kaiser Guillaume II dont parle Rostand… T. H. Voigt of Frankfurt, 1902.
Rostand n’hésite aucunement à prendre position et à défendre fermement ses opinions, en bon patriote. Lorsque, vers 1914, les Turcs envoient sur l’île d’Oxia les chiens qui infestaient Constantinople, le poète rédige « L’Île des Chiens » :
Mais l’île reste infâme. En vain elle se bleute
Au crépuscule, en vain elle est rose au matin :
Le spectre d’une meute appelle une autre meute
Sur ces bords trop souillés pour changer de destin.
Un jour qu’il plaisantait pour se croire tranquille :
« Irai-je à Sainte-Hélène » a dit Guillaume deux.
Que les Hohenzollerns ne cherchent pas une île :
Puisque l’Île des Chiens existe, elle est pour eux !15
Ici, il fustige l’horreur allemande dans le combat et la fustigera dans bon nombre de poèmes, allant jusqu’à attaquer ad hominem Guillaume II et sa lignée. Instaurer une lutte par le biais de la poésie et de la création littéraire, c’est faire respecter un rêve, celui d’un musard. Dès lors, notre conception de la musardise est transformée. Il ne s’agit plus seulement d’une flânerie sans intérêt mais de toute une cosmogonie poétique qui exhorte celui qui la pense à se dépasser. Être un Cyrano avant l’heure en quelque sorte. Certes, musarder, c’est flâner, c’est regarder en l’air, mais c’est aussi agir à son échelle. C’est une philanthropie convaincue qu’Edmond tient évidemment d’Eugène. Comment ne pas citer aussi le poème « Pour la Grèce », écrit en 1896, où l’auteur va soutenir les chrétiens grecs engagés dans une guerre contre les turcs ? Ici, Rostand défend les chrétiens grecs pour une raison biographique. Non loin de la rue Montaux à Marseille, Edmond fut baptisé dans une église orthodoxe dont Eugène entreprit la rénovation. Il eut ici tout l’occasion de créer des accointances qui justifient cette prise de position.
1Ecrit tel quel par Rostand
2Op.cit. Chantecler, (I, 4), p.86
3Op.cit. Têtes couronnées, p.162
4Il s’agit du premier poème réuni sous la dix-huitième section intitulée « Deux Magasins » de la première partie. (p.98).
5Op. cit., Les Musardises I,18« joujoux », p.101
6Id., p.105
7Op. Cit., II,13,« Cauchemar », p.171
8Id., p.172
9RACINE, Jean, Phèdre [1677], (I,3), p.48, Paris, Ed. GALLIMARD, coll. « folio théâtre », 1995
10HUGO, Victor, « La Rose de l’Infante » in La Légende des Siècles [Première série] (1859-1883), p.116, Ed. Hetzel, 1859
11Op. cit. Les Musardises, II, 2,« Exercices », p.134
12Id., p.134
13Op. cit. Cyrano de Bergerac, (II,8), p.191
14Op.cit. L’Œuvre Poétique, p.512
15Id., p.670
A votre plume…