C’est pour la première fois dans Les Musardises que Rostand met à profit la figure du poétique du musard, c’est-à-dire « passer son temps à rêvasser, flâner en s’attardant à des riens1 ». Il se profile, dans l’Œuvre de notre poète, une perspective de lutte qui se rapproche de celle du musard, et donc du romantisme. Cette lutte correspond à une volonté poétique d’agir. Le musard étant celui qui « perd son temps à des riens1 », c’est aussi celui qui doit, lorsque cela semble nécessaire, agir tel un Cyrano contre Valvert. Dans la « Dédicace2 » déjà, Rostand donne à voir à son lecteur la dimension d’une lutte nécessaire.
A cette heure où je me lance
En pleine mêlée, où je vais
Cogner, rompre plus d’une lance,
Recevoir plus d’un coup mauvais,
Où l’ardent désir me dévore
D’attaquer de front mes rivaux.
Rostand pose les premiers vers de son recueil comme étant ceux d’un démêlé guerrier. Alors, allons-y, ferraillons ! À cœur vaillant, rien d’impossible !

Illustration du marchand Jacques Coeur, à qui l’on doit l’ultime phrase de notre dernier paragraphe… source: alternatives économiques
La volonté de combat se manifeste d’ailleurs dans tout le poème de la dédicace. « si je tombe » ; « qu’on recule » ; « je veux la lutte » ; « si je suis de taille à me mêler aux combattants ». À un instant, et consécutivement à une référence à Don Quichotte3, Rostand parle de « chevaliers errants de l’art ». Une appellation que l’on retrouve quatre ans plus tard dans les Romanesques dans la parole de Straforel.
Sachez donc que je suis le marquis
D’Astafiorquercita, fol esprit, cœur malade,
Qui cherche à pimenter l’existence trop fade,
Et voyage, façon de chevalier errant
Auquel est un rêveur, un poète, adhérent!4
L’activité poétique est comparée dès les premiers vers à un combat de musard. La musardise convenant bien à « un recueil de poétiques essais5 » pour ceux qui ont « connaissance des mots de leur langue ». Dans le quatrième poème de la première partie du livre, « À la même [lampe] […] », l’auteur va canaliser cette perspective de combat. Ici, Rostand concentre la polysémie du terme de combat en une signification propre. Il parle d’un « champ mystérieux d’une lutte sacrée sans armes et sans cri6 » qui « se dore et se crée » sous l’abat-jour. Il semble intéressant d’étudier le vers sous deux aspects différents qui ouvrent la voie à deux interprétations possibles. « C’est là qu’ils tomberont, autour du pied de cuivre, tous ces rêves, en rond !7 ».

Rostand entrain d’écrire, illustration du livre biographique de Louis Haugmard, paru chez Sansot et Cie, ~1910
Rostand métaphorise l’acte d’écriture en un endroit où viennent mourir sur le papier tous les rêves du musard en action. La lutte sacrée serait donc une représentation métaphorique de l’écriture poétique du musard. C’est aussi la lumière chez Rostand qui donne l’espoir et qui est propice à l’activité poétique. Comme il dira dans Chantecler, « C’est la nuit qu’il convient de croire en la lumière » et qu’il illustrera si bien l’utilité de la lumière du soleil à laquelle il donne une dimension prophétique dans cette pièce. La notion de création poétique est aussi introduite sous la forme d’un combat, plus tard dans le poème : « puis forçons, quand tout dort, la pensée à venir se battre avec la forme, dans cette arène d’or 8». L’arène d’or est bien entendu la lumière où, pour le poète, surgissent les idées.
Une volonté de combat que l’on retrouvera dans les œuvres qui suivront, et notamment Cyrano de Bergerac. Le personnage de Cyrano est le lutteur incarné. Il se bat et assume chacune de ses idées. Qu’il s’agisse de Montfleury ou de De Guiche, Bergerac n’hésite à aucun moment à leur faire savoir son mécontentement. Au début de la pièce9, le spectateur apprend, par le pâtissier Ragueneau, que Montfleury et Cyrano se sont déjà affrontés. « Mais vous ignorez donc ? / Il fit à Montfleury, messieurs, qu’il prit en haine, / Défense, pour un mois, de reparaître en scène. ». Pourtant, ce comédien va jouer Phédon dans la Clorise et va, au cours des scènes trois et quatre de l’acte un, se voir humilié par le personnage au nez proéminent. Là réside cette volonté de chasser les incompétents et les gonfleurs de mots des théâtres.
Jeune oison,
J’ai deux raisons, dont chaque est suffisante seule.
Primo : c’est un acteur déplorable qui gueule,
Et qui soulève avec des han ! de porteur d’eau,
Le vers qu’il faut laisser s’envoler ! — Secundo :
Est mon secret…10
Et l’on saura que le secundo est lié à l’amour qu’il porte à Roxane. Plus tard, c’est contre De Guiche que Cyrano va se confronter. L’impétueux bretteur va refuser de devenir le protégé de ce dernier, stipulant qu’on ne peut changer un seul vers à sa seule tragédie : La Mort d’Agrippine11. « Impossible, Monsieur ; mon sang se coagule / En pensant qu’on y peut changer une virgule12 ». Cyrano de Bergerac est donc le défenseur de l’individualité, de l’autonomie de l’artiste contre ceux qui, conformément à sa tirade des non-merci, grimpent « par ruse au lieu de s’élever par force13 ».

Illustration du voyage de Savinien grâce aux fioles de rosée
Par ailleurs, si le combat est implicite, le poète n’hésite pas à avoir recours à la provocation. Et comment évoquer la provocation sans parler du « Charivari à la lune14 » ? Edmond Rostand cerne une certaine forme de lutte caractéristique du musard. En décrivant d’abord son état d’esprit vis-à-vis de la lune qu’il observe, et des troubles qu’elle donne parfois au poète qui la contemple, le futur académicien se gausse de « donner un charivari15 » à la lune. L’auteur prétend « frapper sur les cuivres du verbe » pour parvenir à ses fins. Rostand est ici clairement dans la veine de l’écrivain romantique vu par ses prédécesseurs d’Hernani, et en particulier Hugo ( « L’écrivain doit être une conscience plus qu’un talent. » disait l’auteur des Misérables dans sa correspondance.). La musique, qui était, sous la main du tambourineur, propice à la création poétique, devient ici un adjuvant de la lutte littéraire et poétique. On la retrouvera d’ailleurs plus loin : « tant de bruit » ; « d’interpellations rapides et sonores » ; « frappant à coups répétés ». La forme même du propos de Rostand incite son lecteur à croire qu’il provoque l’astre de la nuit. « Tu as souri ? Eh bien ! je vais […] te donner un charivari16 ». La provocation s’exprime ici par la double exclamation significative. Au moment même où l’auteur commence son charivari, le phénomène d’apposition de termes en fin de phrase permet à Rostand d’interpeller la Lune. Ce dernier donne une forme à cette lutte qui l’oppose à l’astre.
[…] Pour voguer sur ton eau / Quel monarque fantasque / T’a fait creuser là-haut/ Dans du porphyre, Vasque ? / Au bout de quel fétu / De souffleur noctambule / T’arc-en-cielises-tu / Dans l’air bleuâtre, Bulle ? / Exigeant d’un mortel / Une adresse impossible, / Pour quel Guillaume Tell / Sors-tu de l’ombre, Cible ? / Au-dessus des coteaux / Qui sont barbus d’éteule, / Quels sont les bleus couteaux / Que tu repasses, Meule ? […]
Sur les cinquante-trois quatrains qui composent le charivari, une bonne moitié semble se distinguer par ce phénomène d’interpellation.. Une provocation de Rostand qui peut être mise en parallèle avec la volonté du coq Chantecler de vouloir faire s’élever le soleil :
CHANTECLER
Et sonnant d’avance sa victoire,
Mon chant jaillit si net, si fier, si péremptoire,
Que l’horizon, saisi d’un rose tremblement,
M’obéit !
LA FAISANE
Chantecler !
CHANTECLER
Je chante ! Vainement
La Nuit, pour transiger, m’offre le crépuscule ;
Je chante ! Et tout à coup…
LA FAISANE
Chantecler !
CHANTECLER
Je recule,
Ébloui de me voir moi-même tout vermeil,
Et d’avoir, moi, le coq, fait lever le soleil !18

Illustration de Lucien Guitry dans le rôle de Chantecler, coll. O. Goetz
En l’occurrence, qu’il s’agisse du charivari ou du coq, l’audace du héros de Rostand réside aussi dans son orgueil. A fortiori, la notion de combat est évoquée par la façon même dont Rostand compte fabriquer son charivari. Lorsque Edmond poétise l’arène d’or, il est fait mention « du marteau » et de son « ode ». Ici, la création poétique est encore une fois ramenée à une idée de combat. Il est à noter que l’auteur perd son combat contre la Lune, métonymie de la Nature, qui se gausse devant lui, après son exploit poétique, de l’inciter à continuer son tintamarre. Et l’Homme n’est rien, selon le propos de Rostand, face à la grande Nature. Pour sa présentation de L’Aiglon, Sylvain Ledda écrivait :
L’histoire du jeune duc de Reichstadt est celle d’un vain combat, celle d’une lutte contre l’image qu’on lui renvoie […] et relève […] d’un legs […] indépassable pour Rostand, celui de la mélancolie romantique19
En effet, le roi de Rome est acculé face à ce règne empêché, en souffrant clairement. Caspar David Friedrich, son voyageur et les autres poètes contemplateurs qui se penchent attendris « sur les bois et les eaux »20 auraient abondé.
De fait, la mise en valeur de l’être aimé, l’exhortation à la mélancolie, aux souvenirs, et à l’adoration de la Nature21 sont tout autant de thèmes que Rostand explore avec une teinte personnelle. Il agit quasiment comme un romantique, profondément empanaché.
Comment mieux conclure notre article qu’avec une parole d’Hugo, présente dans Les Châtiments ? « Ceux qui vivent, ce sont ceux qui luttent. »
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1Op.cit., Les Musardises, « Au lecteur », p. 303
2 Op.cit., I,1 « Dédicace », p.3
3 « Personnages funambulesques, / Laids, chevelus et grimaçants, / Pauvres dons Quichottes grotesques, / Et d’autant plus attendrissants, / Dont la Muse est la Dulcinée, / — O chevaliers errants de l’art […] », id., p.7 .
4Op. cit, Les Romanesques, (III,2)
5Op. cit., Les Musardises,« Au lecteur »
6Id., I,4, « A la même […] », p.17
7Id., p.17
8Id., p.18
9ROSTAND, Edmond, Cyrano de Bergerac, (I,2), Paris, Ed. Folio Classique, 1983, p. 60
10Op. Cit., Les Musardises, I,4, « À la même […] », p. 87
11BERGERAC, Savinien Cyrano (de), La Mort d’Agrippine, Paris, Ed. Charles de Sercy, 1654
12Op. cit., Cyrano de Bergerac, (II,7), p. 184
13Op. cit., Cyrano de Bergerac (II, 8), p.189 .
14Op. cit. Les Musardises, I,7,« Charivari à la Lune », p.28.
Rostand perpétue un rituel qui passa d’abord par Goethe, avec ses vers sur une Nuit de Lune, puis Chateaubriand avec sa « Nuit de printemps » dans Tableaux de la Nature, en passant par Victor Hugo, avec « Clair de Lune » du Rayons et des Ombres (1840), ou bien encore Gautier avec les poèmes « La Lune » et « Clair de Lune Sentimental », mais surtout Musset avec sa « ballade à la Lune », dont Rostand s’inspire le plus. Cependant, chacun de ses auteurs ont exploité l’astre de la nuit dans un cadre différent. Celui d’Hugo manifeste une veine plus lyrique tandis que Musset ballade humoristiquement la Lune.
15Id., p.30.
16Id., p.30
18(II, 3)
19Op.cit. L’Aiglon, p.18
20Pour reprendre « Aux Champs » de Hugo
21Nous pourrions citer également « Ressouvenirs », p.251, et « Le parc », p.257
A votre plume…